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J.K. Rowling sort de son silence sur Twitter pour défendre une transphobe

20 décembre 2019

CW : transphobie, intersexophobie
Cet article est rédigé par un homme cisgenre blanc, avec tous les privilèges que cela implique. Il a été relu par des personnes concernées, ce qui ne le rend néanmoins pas représentatif de l’expérience et de la perception de toutes les personnes trans.
Merci à Mananokee, ioane, LadyGreenChilli, Colin’s Fish, X et Zoé pour leurs relectures attentives.

Si vous fréquentez Twitter ou Reddit, vous avez sans doute vu passer hier ce tweet de J.K. Rowling.

A première vue, sans en connaître le contexte, on pourrait croire qu’il s’agit d’un tweet féministe qui ne mérite pas la polémique qu’il a déclenché. Les quatre premières phrases semblent effectivement parfaitement sensées mais pour les moins anglophones d’entre nous, la cinquième est plutôt ambiguë. On peut traduire le tweet de la façon suivante :

Habillez-vous comme vous voulez.
Désignez-vous comme vous voulez.
Couchez avec n’importe quel adulte consentant qui veut de vous.
Menez votre vie sereinement et en sécurité.
Mais renvoyer une femme parce qu’elle affirme que le sexe d’une personne est un fait ?"

En français, la dernière phrase apparaît déjà comme plus problématique pour toute personne éduquée à la question du genre. Mais elle l’est encore plus lorsqu’on se penche sur le contexte.

I stand with Maya

Ce hashtag de quelques mots "je suis avec Maya", fait référence à une ex-employée du Centre for Global Development, une organisation caritative qui lutte contre les inégalités sociales, Maya Forstater. À la fin de son contrat à durée limitée, Maya Forstater n’a pas été ré-engagée ; pour cause, ses propos tenus à l’encontre d’une collègue trans dont elle avait régulièrement refusé de reconnaître le genre.

Forstater a porté plainte contre son ancien employeur, pour discrimination sur base d’une opinion. Opinion qu’elle a réitérée dans plusieurs tweets, affirmant notamment que “les femmes trans restent des hommes” et que donner le droit à des hommes de se déclarer femme menace les droits des “vraies” femmes. Cette opinion, la distingue comme une TERF : féministes radicales exclusionnaires des personnes trans.

Forstater a perdu son procès (vous pouvez lire l’intégralité du jugement ici). Il a été estimé qu’elle n’était pas reconduite, non pas à cause de son opinion, mais bien en raison de son refus de reconnaître le genre et le sexe d’une personne légalement femme*, de manière répétée, "même si cela viole leur dignité, et/ou génère un environnement de travail intimidant, hostile, dégradant, humiliant et outrageant [...] est indigne d’une société démocratique". Sa conviction profonde a été jugée comme "si absolue qu’elle est incompatible avec la dignité humaine et les droits de ses pairs".

À l’issue de ce procès, Forstater a réaffirmé que "le sexe est un fait biologique immuable. Il y a deux sexes, homme et femme. Il est impossible de changer de sexe. Il y a peu, ces affirmations étaient comprises comme des faits basiques par chacun. [...] Ce jugement enfreint les droits des femmes et la liberté de croyance et d’expression".

Le tweet de J.K. Rowling... et les autres

Avec son tweet, c’est donc cette conviction profonde que J.K. Rowling soutient. Celle qui veut qu’une femme trans soit un homme. Elle présente aussi la situation comme un renvoi, alors qu’il s’agit d’un contrat non renouvelé.

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C’est la première fois que Rowling exprime aussi clairement son opinion transphobe. Par le passé, elle avait liké des tweets de TERFs, mais son équipe de communication avait affirmé qu’il s’agissait d’une erreur : son doigt avait glissé "parce qu’elle ne maîtrisait pas tout à fait la technologie". Quelques mois plus tard, elle s’était mise à suivre sur Twitter des profils de TERFs reconnus et, lorsque la polémique avait enflé, sa réponse fut d’en suivre encore plus.

Certains défendaient jusqu’alors qu’elle pouvait suivre ces comptes sans partager leur opinion, dans un but de recherche pour un nouveau roman, par exemple. Il n’y a maintenant plus aucun doute permis : Rowling est, elle-même, une féministe exclusionaire des personnes trans.

Ces accusations s’accompagnaient également d’accusations de pinkwashing et d’hypocrisie : l’hypocrisie de se prétendre progressiste pour maintenir son lectorat, sans l’être réellement. Vous pourrez lire un historique complet dans cet article de la Gazette. Le fait que son équipe de communication ait prétendu que Rowling avait fait une erreur de manipulation en likant le tweet d’une TERF, alors qu’elle l’avait manifestement fait volontairement, n’est pas un indicateur favorable.

En Écosse, où réside Rowling, le débat politique fait actuellement rage autour du Gender Recognition Act, qui doit permettre de simplifier la reconnaissance légale de l’identité des personnes trans. Cette prise de parole intervient donc dans un contexte politique et social tendu autour de la question ; le gouvernement écossais a publié sa proposition de loi le 17 décembre, pour une consultation populaire. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter le site de la Scottish Trans Association et leur page Facebook.
Le timing de ce tweet, ajouté au fait que l’autrice avait délaissé Twitter depuis plusieurs mois, n’a donc rien d’anodin.

Une levée de bouclier de tout le fandom

Face à cet aveu, de nombreux sites de fans, wrockers, comptes Twitter, acteurs de la saga et associations ont pris position pour condamner unanimement les propos de l’autrice qui, on le répète, défend une personne condamnée pour un comportement discriminatoire en relayant une version mensongère de la situation. Tous réaffirment l’ouverture du fandom actif aux personnes trans (et LGBTQ+ plus largement) et que les propos de l’autrice ne reflètent pas l’opinion des fans.


- Jackson Bird, youtuber, homme trans et ancien directeur de la Harry Potter Alliance, qui a rédigé un livre sur sa transition en utilisant Harry Potter comme fil conducteur.
- The Leaky Cauldron, deuxième site de fans anglophone et récipiendaire d’un prix de J.K. Rowling pour les fansites
- Mugglenet, premier site de fans anglophone et récipiendaire d’un prix de J.K. Rowling pour les fansites
- HPANA, agrégateur d’actualités du Wizarding World et récipiendaire d’un prix de J.K. Rowling pour les fansites
- Harry Latino, principal site hispanophone
- Potterish, principal site de fans brésilien et récipiendaire d’un prix de J.K. Rowling pour les fansites
- Animagos, site brésilien consacré au Wizarding World.
- The Harry Potter Alliance, association caritative qui se sert de Harry Potter pour défendre de nombreuses causes, dont celles de la communauté LGBTQ+
- Melissa Anelli, ancienne webmastrice du Leaky Cauldron, fondatrice de la LeakyCon, et l’une des rares fans à avoir interviewé J.K. Rowling et entretenu des liens avec elle.
- Harry & the Potters, groupe fondateur du wizard rock et de la Harry Potter Alliance
- Tonks & the Aurors, groupe de Wizard Rock féministe
- Lauren Fairweather, wrockeuse, qui propose un thread de groupes de wrock et de chansons de circonstance
- Wizrocklopedia, encyclopédie de Wizard Rock, qui rappelle que le fandom est indépendant de Rowling.
- Les Potter Puppet Pals, célèbres pour leurs vidéos humoristiques
- La LeakyCon, principale convention Harry Potter au monde
- Chris Rankin, incarnation de Percy Weasley à l’écran et acteur très impliqué dans le fandom.
- Katie Leung, incarnation de Cho Chang et très engagée dans la lutte pour les droits LGBTQ+, a rappelé le numéro d’appel à l’aide face à une crise de suicide "en ces temps difficiles". **

Alors que Rowling recevait il y a quelques jours à peine une récompense pour son action humanitaire de la Robert F. Kennedy Human Rights association, elle a également été visée par des tweets de Human Rights Campaign et Amnesty UK qui rappellent l’importance de défendre les droits des personnes trans.

De nombreux fans et sites ont également repartagé à cette occasion un tweet de Emma Watson daté d’octobre 2018, célébrant la lutte pour les droits des personnes trans

Un peu de biologie et de théorie

Face à cette avalanche de condamnations, plusieurs personnes ont pris la défense de Rowling (et de Maya Forstater) en affirmant que le sexe est effectivement immuable, et qu’une personne née homme ne peut pas devenir une femme. Ces affirmations, en plus d’être problématiques, sont erronées et montrent une méconnaissance profonde du sujet.

Avertissement : nous ne sommes pas des biologistes experts sur le sujet. Nous vous invitons à consulter des articles plus complets en la matière pour des explications précises et détaillées. L’explication suivante restera basique.

Tout d’abord, il faut distinguer le genre et le sexe. Le sexe est biologique, le genre est sociologique mais également propre à chaque individu. Il s’agit en parallèle d’un élément spécifique de l’identité d’une personne : son identité de genre (masculin/féminin/autre) pouvant être congruente ou non avec son sexe biologique.

Bien qu’il soit de plus en plus accepté que le genre existe sur un spectre et ne se résume pas à masculin/féminin, certains ont encore du mal à concevoir qu’il en va de même du sexe, qui ne se résume pas à une catégorisation binaire homme/femme. Les TERFs, notamment, affirment soutenir l’idée de genre fluide ou non-binaire, mais pas de sexe fluide ou non-binaire ; et, dans les cas les plus extrêmes comme celui de Maya Forstater, se fondent sur le sexe pour désigner une personne, plutôt que sur leur genre.

Nous avons tous appris à l’école qu’un homme dispose de chromosomes XY, tandis qu’une femme dispose de chromosomes XX. C’est une grossière simplification. Il existe des personnes de chromosome XXY, XXX ou X0 ; la définition binaire du sexe correspond à une vérité scientifique dépassée et aujourd’hui largement contestée. Les hormones et bien d’autres facteurs (pas encore tous parfaitement identifiés par les scientifiques) jouent un rôle dans le développement des organes reproducteurs... qui ne font pas le sexe non plus ! Puisqu’il existe des femmes avec un pénis, des hommes avec des ovaires (voir tableau ’the sex spectrum’). Le développement du cerveau joue également un rôle dans l’expression du genre, avec un impact sur les niveaux de testostérone, d’œstrogène, et d’autres hormones.

La nature nous démontre que le sexe peut être influencé par de nombreux facteurs extérieurs (comme la température des œufs pour les tortues ou les alligators) ; peut être hermaphrodite (comme pour les escargots) ; peut-être unique chez certaines espèces qui se reproduisent par parthénogenèse ; et peut même changer au cours d’une vie (comme chez les poissons clown)... l’argument selon lequel changer de sexe serait "contre nature" est donc infondé.

Par ailleurs, la perception de la condition des personnes trans par les TERF est également, problématique. Leur vision est que "une personne née homme devient une femme en le déclarant, potentiellement sur un coup de tête". En réalité, il s’agit d’une personne née femme, que la société a catégorisée comme masculine et/ou désignée comme masculine sur base de caractéristiques physiques, qui, après un processus plus ou moins long, parvient à affirmer son identité féminine.

Les craintes des TERFs

Souvent, les revendications des TERFs sont fondées dans la peur de voir des hommes tirer parti de la possibilité de “devenir femme sur simple base déclarative” pour commettre des agressions sexuelles : accéder aux vestiaires des femmes, toilettes pour femmes, etc...

Il n’est, bien entendu, jamais aussi simple que cela de transitionner, et toute personne qui le ferait avec de mauvaises intentions pourrait être identifiée. Un comportement indécent reste d’ailleurs légalement pénalisable, quel que soit le sexe ou le genre de la personne qui le commet.

Quelles que soient les craintes des TERFs, elles ne peuvent aucunement justifier le traitement discriminatoire envers les femmes trans, et c’est bien de cela qu’il s’agit ici. Rien n’excuse un comportement qui renforce la dysphorie causée par la dissonance entre un genre perçu, assigné et réel.

Et maintenant, on fait quoi ?

Comme d’autres l’ont rappelé avant nous, on peut aimer un œuvre et être critique de celle-ci. On peut aimer une œuvre et être critique de son auteur/autrice.

Les propos transphobes de J.K. Rowling n’enlèvent rien au fait que la saga Harry Potter a servi de refuge à de nombreuses personnes LGBTQ+ ; que les messages qu’ils y ont trouvés leur a permis de s’affirmer, de se construire, de se rencontrer.

Par définition, le fandom n’appartient pas à J.K. Rowling : il appartient aux fans qui le composent. À eux, à nous, de continuer à bâtir une communauté inclusive des personnes LGBTQ+, et de dénoncer les propos et les actes qui vont à l’encontre des valeurs portées par cette saga que nous chérissons tous, aussi imparfaite qu’elle soit.


Notes
* Rappelons que le sexe d’une personne ne concerne qu’iel, leur partenaire et leur médecin.
** Retrouvez les numéros d’appel à l’aide de prévention suicide : en France, Belgique, Canada, Suisse

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