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Salman Rushdie, J. K. Rowling et les menaces de mort

TW : menaces de mort, transphobie

Le 12 août 2022, l’auteur britannique Salman Rushdie subissait une attaque au couteau qui a secoué le monde littéraire. Célébré pour nombre de ses œuvres, il vivait depuis 1989 et la publication de son livre Les Versets sataniques sous la menace constante d’une fatwa réclamant son exécution. Formulé par l’ayatollah Rouhollah Khomeini, guide de la révolution de l’Iran, cet avis religieux estime que Salman Rushdie s’est rendu coupable de blasphème et d’apostasie (avoir renoncé à la foi), ce qui justifierait sa condamnation à mort.

L’œuvre divise partout dans le monde. A l’époque, des manifestations, parfois violentes, sont organisées dans plusieurs pays. De nombreuses voix critiquent le livre et son auteur sans, bien entendu, approuver, excuser, ou justifier les appels au meurtre et les violences. C’est notamment le cas, en France, de Jaques Chirac, qui dénonçait les violences tout en déplorant l’approche de l’auteur.

A défaut de pouvoir s’attaquer à Salman Rushdie, sous haute protection, ce sont ses traducteurs (Hitoshi Igarashi, japonais, et Ettore Capriolo, italien), ses éditeurs (William Nygaard, Norvège) et soutiens qui sont pris pour cible entre 1991 et 1993. Le traducteur japonnais Hitoshi Igarashi, est ainsi assassiné en 1991, et trente-sept personnes perdirent la vie en 1993, dans l’incendie de leur hôtel, auquel des manifestants ont mis le feu en ciblant Aziz Nesin, traducteur turc de Rushdie.

Ces longues années de violences meurtrières ont donc culminé, le 12 août dernier, en une attaque au couteau qui a choqué, en particulier, le monde littéraire. De nombreux auteurs et autrices ont ainsi exprimés leur soutien à la victime de cette ignoble tentative d’assassinat.

De Rushdie à Rowling

Parmi les personnalités ayant exprimé leur soutien à Salman Rushdie, J. K. Rowling est l’une des plus en vue. A la tête d’un phénomène planétaire, suivie par plusieurs millions de personnes sur Twitter et sujet apprécié des médias, sa prise de parole ne pouvait pas passer inaperçue.

Suite à l’un de ses messages de soutien (« A vous rendre malade. J’espère qu’il s’en remettra.« ), un certain Meer Asif Aziz a répondu à l’autrice : « Vous êtes la suivante« . Cette menace, très claire, a immédiatement fait l’objet de signalements. Malheureusement, elle a également été le sujet d’un emballement médiatique qui a contribué à la sortir de son contexte et a facilité son instrumentalisation.

Le tweet a été envoyé par une personne qui se présente comme un étudiant pakistanais, adepte d’un Islam radical. Très rapidement, c’est pourtant un autre débat qui a émergé.

La prévalence des menaces de mort

Ce qui va sans dire va mieux en le disant : les menaces de mort, quelle que soit leur forme ou la personne qui les profère, sont intolérables. Toute l’équipe de la Gazette du Sorcier condamne de tels actes, et souhaite que ceux qui s’en rendent coupables puissent être traduits en justice.

Avec internet et le relatif anonymat que permettent les réseaux sociaux, c’est un phénomène qui semble avoir pris de l’importance. Salman Rushdie et J. K. Rowling ne sont pas les seuls auteurs et autrices à en être la cible. Les tentatives d’assassinats, réussies ou non, à l’encontre d’écrivain sont nombreuses dans l’Histoire.

Suite aux événements récents, Joanna Harris, autrice du livre Chocolat et membre du Conseil d’administration de la Société des Auteurs britanniques (syndicat), a d’ailleurs souhaité mettre ce problème en avant. Elle-même ciblée par des menaces de mort, notamment pour avoir exprimé son soutien à Salman Rushdie, elle a publié un sondage sur son compte Twitter personnel. Sa question adressée aux auteurs et autrices :

La terrible attaque à l’encontre de Salman Rushdie nous a tous bouleversés. Elle m’a aussi renvoyée aux menaces que de nombreux auteurs/autrices et moi nous recevons en ligne, et à quelle fréquence nous avons tendance à les ignorer. Je me suis demandée combien d’entre nous reçoivent des menaces en ligne.
SONDAGE TWITTER : Avez-vous déjà reçu des menaces de mort ? Oui – Oh que oui ! – Non jamais« . (republié ensuite avec les options « oui – oui, plus d’une fois – jamais)

Sur 720 réponses, 284 indiquent avoir déjà reçu des menaces de mort au moins une fois (soit près de 40%).

A la rescousse de J. K. Rowling

Malheureusement, Joanna Harris avait également signé il y a quelques années une tribune en faveur des droits des personnes trans… Elle s’est donc vue accusée de publier ce sondage pour attaquer J. K. Rowling et minimiser la gravité des menaces de mort qui lui ont été adressées.

Une centaine de personnes ont ainsi signé une lettre, rédigée par une militante TERF (féministe radicale exclusionnaire des personne trans) proche de Rowling, exigeant la démission de Harris de la Société des Auteurs britanniques car, selon elles, son « idéologie empêche Harris et la Société des Auteurs de soutenir les auteurs/autrices victimes de harcèlement en ligne ».

Ironiquement, la lettre ouverte, publiée le 16 août, arrive 24h après un communiqué de la Société qui dénonce explicitement les menaces à l’encontre de Rowling. Harris y est citée : « Personne ne devrait être agressé, ou menacé de violence, pour son art ou ses histoires. » Sans oublier les nombreuses occasions lors desquelles Harris a déjà dénoncé de telles menaces.

Malgré cela, Rowling elle-même s’en est prise Harris, accusant cette dernière d’être incapable de défendre les personnes en désaccord avec elle sur la question de la transidentité. Elle nomme deux autrices qui n’auraient pas été défendues par la Société des Auteurs après avoir « subi des discriminations » pour cause de leur militantisme. Sans citer de noms, Harris souligne que deux autrices « aux idées contraires » aux siennes ont obtenu des compensations suite à l’intervention de la Société des Auteurs.

[L’une] avait été écartée d’un jury pour un prix littéraire car d’autres membres du jury étaient mal à l’aise au regard de sa position TERF. La Société n’a pas obtenu qu’elle réintègre le jury, mais s’est assurée qu’elle soit payée – la somme totale promise aux jurés. […] Une autre autrice s’est vue lâchée par son éditeur après un échange musclé sur Twitter. A nouveau, nous n’avons pas pu renverser la décision de l’éditeur, mais nous nous sommes assurés qu’elle soit compensée – la somme totale de l’avance promise pour le livre.

Joanna Harris sur Twitter

C’est là précisément le rôle d’un syndicat. Les accusations sont donc, manifestement, infondées. Mais elles ne s’arrêtent pas là.

« Progéniture trans non-déclarée »

Lorsque Harris a affirmé qu’elle continuerait à dénoncer ET les menaces de mort à l’encontre de Rowling ET les propos transphobes de cette dernière, étant donné que son propre fils est trans, une proche de Rowling (signataire de la lettre et précédemment conviée par Rowling à un déjeuner célébrant les femmes militantes dénoncées comme TERF) s’est réjouie de cet aveu, dénonçant les personnes « adeptes du terme ‘transphobie’ ayant une progéniture trans-identifié non-déclarée«  (« undeclared trans-identified offsprings »).

La notion qu’il faille publiquement « déclarer » la transidentité de ses enfants rappelle une période sombre de l’histoire et semble abjecte, mais n’a pas fait sourciller les soutiens de Rowling.

Cette dernière n’a pas non plus cherché à calmer le jeu. L’autrice a préféré remettre en doute le soutien de Harris. « Je n’ai reçu aucun message de Harris exprimant de la sympathie pour les menaces que j’ai reçues« . Rowling critique aussi « l’absence de dénonciation » des menaces qui la vise de la part de la Société des Auteurs. Celle-ci n’a pourtant aucun rôle en la matière et ne dénonce pas chaque menace reçue par des autrices/auteurs. Comme le rappelle Harris, c’est la police qui doit agir, pas un syndicat.

Quant à l’idée qu’une dénonciation de menace de mort n’a pas de valeur si elle n’est pas personnellement adressée à la personne visée…

Deux poids, deux mesures

En vérité, combien de menaces de mort, adressées à Harris ou à l’une des 284 personnes ayant répondu à son sondage, J. K. Rowling a-t-elle dénoncées ? L’autrice de Harry Potter demande à ses détracteurs de prendre sa défense face à des inconnus… tandis qu’elle-même offre son soutien à des personnes qui profèrent des menaces.

Rowling ne se sent pas obligée de dénoncer les menaces de mort à l’encontre d’un hôpital qui accompagne des enfants transgenres, attaqué par ceux qui partagent ses « inquiétudes ». Elle ne s’exprime pas quand des militantes TERF expliquent qu’il faut « réduire le nombre de personnes trans et de transitions, même heureuses« , parce qu’elles sont « un énorme problème pour un monde sain« .

Elle ne voit aucun souci à célébrer le retour sur Twitter d’un activiste qui veut « clouer au mur » les associations LGBT Stonewall et Mermaid en les accusant de « mutiler des homosexuels« .

Ou à complimenter les « minions » (littéralement « serviteurs », mais on parle ici des enfants) d’une personne qui vont apprendre à « rester fidèle à leurs principes, même impopulaires« … « principes » qui incluent « brûler et uriner sur le corps à moitié mort » d’une personne qui évoquerait la notion de genre dans le cadre scolaire avant de « l’enterrer dans le désert« .

Ca ne semble pas lui poser de problème d’envoyer « beaucoup d’amour » à Caroline Farrow, militante ouvertement homophobe.

Ni de décrire Magdalen Berns comme « une femme formidable » ; elle qui défendait une thèse complotiste antisémite (de riches juifs financerait « l’idéologie trans ») et décrivait toutes les personnes trans comme des pervers.

Il ne s’agit pas ici de menaces ou de paroles violentes venant d’un quidam sur internet qui partagerait l’opinion de Rowling, mais de personnes avec lesquelles elle est directement associée et a directement interagi. Pourquoi ne devrait-elle pas explicitement les condamner, si elle attend de ses détracteurs un message lorsqu’un inconnu lui adresse des menaces ?

Une instrumentalisation des menaces

Depuis des mois maintenant, J. K. Rowling instrumentalise les menaces de mort pour amplifier son message. Elle suggère que l’ensemble de ses détracteurs sont de violents assassins en puissance qui approuvent les menaces. De nombreux médias jouent le jeu, mettant sur le même pied ceux qui critiquent l’autrice et l’attaque qui a visé Salman Rushdie.

Ce n’est pas la première fois que Rowling compare « expression pacifique d’un désaccord » et « menaces de mort« . Elle avait notamment associé trois personne ayant posé devant son domicile avec des pancartes « Droits des trans = Droits de l’Homme » à une menace de violence, parlant de tentative de doxxing (publier son adresse pour faciliter des actions violentes). La photo ne dévoilait cependant pas plus d’informations que des centaines de contenus en ligne, dont, par exemple, cette vidéo.

Enfin, dans le cas présent, s’il y a bien eu menace de mort assez claire, celle-ci n’a rien à voir avec la communauté LGBT. La menace vient d’un extrémiste religieux. Mettre cette personne dans le même panier que ceux qui décrient le militantisme transphobe de J. K. Rowling, c’est faire un amalgame insensé pour renforcer un argumentaire malsain.

Non. Le fait d’être critiquée et dénoncée comme « transphobe » n’est pas la même chose que d’avoir sa tête mise à prix par un chef d’état.
Oui, il est possible à la fois de dénoncer les menaces de mort, leur instrumentalisation et les opinions de la victime.

Il y a quelques années, l’autrice de Harry Potter célébrait sa liberté de « dire que Trump est un raciste/intolérant« . Aujourd’hui, elle ne semble pas apprécier qu’il en aille de même pour elle.

Menaces et actes

Un homme a été attaqué, et des dizaines de personnes sont mortes « par association », dans le cadre d’un acte de violence encouragé par un état. De nombreux médias, J. K. Rowling et ses soutiens sont parvenus à en faire un débat sur leur droit à ne pas être désignés comme « transphobes » dans le cadre de critiques argumentées.

La tête de J. K. Rowling n’est pas mise à prix par les autorités. Les menaces de mort à l’encontre de l’autrice sont dénoncées plus régulièrement par ses détracteurs qu’elle ne dénonce les comportements agressifs de ses soutiens. Elle préfère néanmoins souffler sur les braises et surfer sur la vague d’une attaque infondée orchestrée à l’encontre de Joanna Harris. Peu importe l’hypocrisie d’une telle campagne, qui cherche à faire renvoyer une personne pour ses convictions autour de la transidentité après avoir défendu qu’une militante TERF ne devrait pas pouvoir être renvoyée pour son militantisme.

L’heure n’est pas à « qui est la plus grande victime ? », la question ne se pose même pas : Salman Rushdie. Et l’opinion de Joanna Harris ne devrait aucunement prendre le pas sur ce drame. Que l’on approuve ou non Les Versets Sataniques, la dernière tentative d’assassinat en date est un acte barbare. Il ne s’agit pas de « cancel culture« , de critiques ou de boycott pacifique ; il s’agit d’une agression physique.

L’appel au meurtre est un fait grave, puni par la loi. La critique, l’analyse ou le boycott ne le sont pas. Vouloir mettre les deux situations sur le même pied n’apporte rien de bon.

Sources : The Week, Wikipedia, The Guardian (2), Joanna Harris

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