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Déshabiller Ron et Hermione : la question du genre dans Harry Potter et la Coupe de Feu

Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il y avait sous une cape d’invisibilité ? Ou peut-être ce que masquait véritablement le costume de cinéma ? Bien plus qu’une histoire d’oripeaux certainement.

Si le costume de cinéma a tout d’abord pour vocation d’habiller l’acteur, il doit également être envisagé comme un axe de lecture secondaire pouvant venir compléter les demandes narratives du film, tout comme excéder ces dernières et constituer un véritable intertexte. Nul besoin de se tourner vers des films d’auteur pour prendre la mesure de ce phénomène. Au contraire, les films considérés comme « grand public » sont, en ce sens, particulièrement intéressants à étudier pour ce qu’ils véhiculent de certaines conceptions du monde.

Prenons les films de l’heptalogie Harry Potter. Derrière l’histoire, désormais suffisamment connue pour s’épargner de devoir revenir dessus, il y a tout ce que les costumes racontent. Une histoire de référents historiques et culturels et de leurs enjeux respectifs, mais également, comme tout film de sorcière qui se respecte, une histoire de tensions autour des genres. Une scène illustre particulièrement bien cette idée, celle du bal de Noël dans le quatrième volet de la saga.

Une robe bleue qui devient rose

robe bleue hermione
Dessin conceptuel pour Harry Potter et la coupe de feu

L’histoire des costumes du bal de Noël c’est tout d’abord l’histoire d’une robe bleue qui devient rose. Celle qu’Hermione arbore lors de cet événement qui se déroule lors du tournoi des trois sorciers dans Harry Potter et la Coupe de Feu. Un changement chromatique loin d’être passé inaperçu aux yeux du public fan. Cependant il ne s’agit pas ici de polémiquer sur la fidélité de l’adaptation cinématographique, mais bel et bien de saisir les enjeux de ce basculement du bleu vers le rose.

Rien n’est détail dans le costume de cinéma, encore moins hasard, a fortiori un changement aussi évident que celui-ci. C’est le manteau de la Vierge [1] qui se métamorphose en prom-dress [2] pour teenager américaine, et tout un monde référentiel qui change. Le rose, à l’évidente connotation de féminité se substitue au bleu, couleur de l’intellect [3], mais aussi couleur héraldique des Serdaigle. Une maison qui aurait également pu accueillir Hermione d’après l’auteure.

Un éveil adolescent à la sexualité

Cependant si ce rose vif semble avoir offensé quelques lecteurs zélés il n’en reste pas moins relativement fidèle à l’esprit de la scène en elle-même. Qu’est-ce donc que cette scène de bal si ce n’est la séquence finale d’un teen-movie [4] des années 90 ?  Tous les ingrédients sont réunis : la transformation de « l’intello » que le spectateur découvre soudainement jolie (ce dont, par ailleurs, personne ne pouvait douter), la danse et les premiers émois adolescents. Là où ce quatrième volet des aventures du jeune sorcier est largement considéré comme le tournant de la saga, il est également celui qui, malgré la pudeur dont l’auteure fait preuve sur la question, raconte l’éveil adolescent à la sexualité. La forme en est traditionnelle pour ne pas dire stéréotypée : celle de ce fameux makeover [5] qui métamorphose un être encore asexué, le plus généralement une jeune fille, en une femme désirable.

Lieu commun du teen-movie, le makeover est en ce sens rite de passage, soulignant cette transition vers l’âge adulte et cette ouverture à la sexualité par une exacerbation du corps qui devient objet de désir. Un désir qui se cristallise et s’incarne précisément dans le costume qui fait l’objet de notre étude : la robe de bal. Le bal de promotion bien sûr, mais aussi celui de Cendrillon, celui où la roturière devient une princesse et le vilain petit canard, une femme désirable.

L’analogie est parfaite, il suffit pour cela de jeter un œil au film Le Prince et Moi dans lequel l’héroïne, Paige, jeune étudiante du Wisconsin, s’éprend du prince d’un pays scandinave et se voit introduite dans le monde des têtes couronnées. Ce film comme tout bon teen-movie a sa scène de bal où Paige apparaît revêtue d’une robe rose qui est à n’en pas douter l’inspiration de Jany Temime pour la robe d’Hermione.

Un objet symbolique

Ce recours à la robe comme objet symbolique de ce passage est tout à la fois une figure de style cinématographique, qui pallie la difficulté de représenter la naissance du désir, et une réalité historique. Le vêtement ayant toujours eu une place prépondérante dans les rites de passages féminins, que ce soit les offrandes prénuptiales à Artémis [6], la robe de quinceañera [7] en Amérique latine ou encore la prise du voile [8]. Tout dans cette robe de bal raconte l’histoire d’un passage à l’âge adulte ritualisé par le chiffon.

Un changement de coloris qui réédite une certaine imagerie de la féminité mais aussi un choix de tissus étroitement lié à la sphère féminine telle que représentée tant par la société que par le cinéma. La mousseline d’abord, le chiffon éthéré et froufroutant, mais le satin surtout. Le satin, terriblement sensuel et si souvent utilisé pour décrire l’éclat d’une peau nue. Le satin encore, celui des robes des vamps des années 30, celui de la lingerie comme le satin synthétique et kitch des robes de mariées des années 80. Encore une fois c’est une certaine mythologie textile qui se joue ici des codes et des modes de représentation du féminin.

Cependant l’analyse de cette robe seule n’apporterait que bien peu d’indications si elle n’était mise en parallèle avec l’étude d’un second costume, celui de Ron lors du même bal. Derrière cette comparaison, c’est tout un jeu de contraste qui se dévoile et met à nu la question des rapports de force entre les sexes et la violence des tensions évoluant sous les robes du soirs.

« Mais c’est une tenue de fille ! »

Outre le génie du costume en lui-même, qui a donné de l’idée de faire tapisserie sa plus pure expression, puisque taillé dans un rideau, la tenue de Ron acquiert sa pleine signification dans ce qu’il en dit et reconnait en elle. Cri d’horreur à la réception du colis envoyé par sa mère pour le bal : « Mais c’est une tenue de fille ! » Et voilà bien le véritable problème, par-delà même les dentelles ou la déplorable tapisserie de la robe : c’est une tenue de fille, ou tout du moins c’est ainsi que Ron la voit et l’interprète. Au-delà des facilités comiques permises par cette tenue ce sont des notions touchant au genre et à l’identité qui tendent à resurgir ici.

Dans l’expression dégoûtée de Ron s’incarnent tout à la fois le mépris d’un genre féminin perçu comme inférieur et la difficulté de la construction d’une identité masculine tout aussi pernicieuse. Ron est le personnage qui, par excellence, ne trouve pas sa place en tant qu’homme. Dernier fils d’une fratrie de sept enfants, il doit composer entre des frères qui s’érigent en épitomés de la masculinité dans ce qu’elle peut avoir de plus archétypale[9] ; et une sœur cadette qui au fait d’avoir été ardemment désirée par leurs parents ajoute l’affront de se révéler une femme puissante et séduisante. Autant de qualités qui semblent faire cruellement défaut à Ron puisque ce dernier peine non seulement à trouver sa place au sein de la famille Weasley mais également à s’affirmer en tant qu’homme sexué. 

Une virilité défaillante

C’est précisément sur cette complexité à affirmer son genre que se catalysent les tensions du bal de Noël. Si nous considérons ce dernier comme un rite de passage entre l’enfance et un âge adulte sexué et genré, alors il est nécessaire d’envisager plus précisément l’opposition qui peut exister entre le costume d’Hermione et celui de Ron. Là où tout dans celui de la jeune femme affirme la « réussite » de cette transition, celui de Ron en signale le caractère inachevé voire l’échec. En choisissant de l’habiller « en fille » l’auteure use d’un poncif littéraire qui, pour mettre en évidence la défaillance de la virilité chez un personnage masculin l’habille « en ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin » [10].

Dessin conceptuel pour Harry Potter et la coupe de feu

Être habillé en femme c’est donc, dans l’imaginaire commun occidental, être habillé en celle à qui il « manque » quelque chose, un phallus donc, avec tout ce que cet attribut supporte d’idées d’action et de force. De fait, le costume de Ron le réduit à une double impuissance, le travestissement en femme rendant impossible le passage à l’âge adulte et lui interdisant symboliquement tout accès à la sexualité. Sa confrontation avec Hermione lors de cette scène n’est alors plus uniquement une histoire de rivalité amoureuse mais bel et bien la cristallisation de tensions liées à la construction et à la représentation des genres.

La comparaison du costume de Ron avec celui de la jeune femme mettant en lumière sa propre incapacité à s’affirmer comme représentant de son genre. La mise en parallèle de ces deux tenues souligne également la valeur du costume comme objet signifiant du rite de passage.  Une place par ailleurs renforcée par l’une des dernières scène du roman où Harry Potter, qui joue ici le rôle de l’initiateur, enjoint aux jumeaux Weasley d’offrir une robe de soirée décente à leur petit frère. Amorce costumière d’un rétablissement des valeurs, cette injonction à s’habiller en homme annonce une autre initiation de Ron, sexuelle cette fois, qui s’incarnera en la personne de Lavande Brown (mais ceci est une autre histoire).

Une invitation à dépasser les contraintes

 Sous ses allures de comédie romantique la scène du bal de Noël n’en demeure pas moins l’expression de la violence des représentations des genres et plus particulièrement de la masculinité au cinéma. Sous l’opposition Hermione/Ron se cache alors la difficulté, tant pour les adolescents, que pour les spectateurs, à composer avec des genres restrictifs et les tensions qu’ils peuvent induire. Loin de l’image de superficialité qui lui a si longtemps collé à la peau, le costume de cinéma peut alors être envisagé comme un véritable intertexte invitant à déshabiller les contraintes, artifices et enjeux du théâtre social.  

Léa ENDRIVET
(lectrice de la Gazette)

Note de l’éditeur : Cette analyse n’invalide et ne contredit pas les nombreuses raisons qui ont poussé au changement de couleur de robe pour Hermione. Le passage d’une robe bleue à une robe rose permet qu’elle tranche mieux sur le décor blanc/gris/bleu du bal ; de respecter la palette de couleurs établies par la costumière pour le personnage… et d’affirmer sa féminité, comme l’a déclaré la costumière elle-même.

Notes

[1] Dans l’iconographie chrétienne, la Vierge est traditionnellement représentée vêtue d’un manteau bleu.

[2] Robe de bal de promotion.

[3] Traditionnellement, en occident, le bleu est associé à la spiritualité et aux vertus intellectuelles.

[4] Ou film d’adolescent qui raconte souvent ce moment de transition et de bascule qui précède l’âge adulte de manière stéréotypée.

[5] Synonyme de relooking.

[6] La fiancée offre symboliquement vêtements et jouets de son enfance à la déesse vierge.

[7] Ou fête des quinze ans, qui marque le passage de l’enfance à l’âge adulte de la jeune fille dans les pays d’Amérique du Sud.

[8] Que ce dernier accompagne les premières règles dans le monde musulman ou une entrée au couvent dans le monde catholique.

[9] Préfets, éleveurs de dragon, joueurs de Quidditch et séducteurs impénitents les aînés de la Fratrie Weasley semblent incarner les valeurs de réussite, de force, et d’audace associée à l’idée d’une « virilité » conquérante.

[10] Simone de Beauvoir, le deuxième sexe, Tome 1. Les faits et les mythes

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