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Comment la saga Harry Potter réinvente la question de la propriété

La nature politique de Harry Potter n’est plus à prouver. Beaucoup de spécialistes de la saga s’accordent à dire que c’est une fable militante. « Le féminisme est représenté par Hermione Granger, mais il y a également les combats contre ce que représentent les Serpentard, c’est-à-dire le nazisme, toute idéologie raciste qui veut la domination d’un groupe sur l’autre par revendication d’un sang pur » observe par exemple la chercheuse Bomel-Rainelli dans une interview (France Culture, 2017).

Pour approfondir sur l’impact politique de la saga, lire notre article sur l’étude menée par Anthony Gierzynski.

Moins évoquée dans les analyses que le féminisme ou le racisme, Harry Potter pose aussi la question de la propriété.
Les baguettes magiques et leur propriétaire légitime, l’héritage de Dumbledore, l’épée de Gryffondor… Plusieurs objets dans la saga mettent en question les fondements économique, social et moral de la propriété. Quelle est la place de la propriété dans notre société ? Quel est notre rapport intime à la propriété et au désir de possession ? Comment réinventer le champ de la propriété ?

À travers les figures des Dursley et des Malefoy, la saga dresse une caricature du culte de la propriété

L’oeuvre caricature l’aspiration matérialiste de la famille Dursley, pour qui la propriété est le principal critère de distinction sociale.

Les premiers chapitres de chacun des tomes de la saga mettent longuement en scène l’univers matérialiste des Dursley. La maison de Little Whinging, sa pelouse impeccable, la voiture flambant neuve, les quarante cadeaux d’anniversaire de Dudley, réduisent la vie des Dursley à leur soif consumériste. Leur ambition est de devenir propriétaire d’une maison secondaire en Espagne, point d’orgue de la réussite professionnelle de Vernon.

« A la même heure demain matin, nous nous occuperons d’acheter une villa à Majorque. »

(Harry Potter et la chambre des secrets, Chapitre 1)

Jean-Claude Milner est philosophe, auteur de Harry Potter à l’école des sciences morales et politiques (Broché, 2014). Il voit dans la famille Dursley une référence à « une certaine classe, arrivée au pouvoir avec Margaret Thatcher, dont la valeur fondamentale est ce qu’on possède ». La tante Marge est d’ailleurs une caricature à peine déguisée de Margaret Thatcher. Les Dursley habitent Little Whinging, banlieue aisée du sud de Londres. « Une des grandes mesures que Thatcher a prise a été de rendre possible l’accès à la propriété, ce qui à Londres n’était pas du tout la règle. Tout le monde était locataire. C’est cette couche sociale qui est arrivée au pouvoir, y compris dans ses valeurs et ses représentations » (France Culture, 2020)

Fiona Shaw inaugure Privet Drive au Warner Bros Studio Tour London : The Making Of harry Potter
Chez les Malefoy, la richesse et la possession accompagnent naturellement le sentiment de supériorité raciale.

Harry Potter réalise rapidement que le monde de la magie n’est pas toujours très différent du monde moldu. Il est en particulier dominé par le même impératif de possession et de richesse.

Une manifestation différente du culte de la propriété y est incarné par les Malefoy. Propriétaires d’un luxueux manoir depuis des générations, ils mettent un soin particulier à posséder les biens les plus luxueux du monde des sorciers (balais, robes, baguettes).

Le manoir des Malefoy dans Harry Potter

Contrairement aux Dursley, les Malefoy n’érigent pas la propriété comme la preuve de leur parfait conformisme social mais de celle de leur rang social, c’est à dire de leur sang. Ce n’est pas une adhésion caricaturale au matérialisme, mais davantage « une aristocratie de loisirs » comme le dit Jean-Claude Milner.

« Je ne vois pas pourquoi les élèves de première année n’auraient pas le droit d’avoir leur propre balai. Et toi, tu as un balai ? »

Harry Potter à l’école des sorciers, Chapitre 5
La relation des Weasley à l’argent reflète notre propre ambiguïté vis-à-vis de l’argent

La profonde rivalité entre les Malefoy et les Weasley vient de leur conception « différente de l’honneur d’un sorcier ». Cet honneur passe pour les Malefoy par le fait de respecter son rang en considérant la richesse comme le privilège naturel des sorciers de sang pur.

Lucius Malefoy et les Weasley Fleury & bott

Pour les membres de la famille Weasley, cette relation à l’argent et la propriété est ambivalente. Ils n’érigent pas la richesse au sommet de leur échelle de valeur. La convivialité, la solidarité, le sens du service (public) passent avant. Mais ils aspirent ponctuellement à un niveau de vie plus élevé. L’évolution professionnelle des jumeaux Weasley, qui adoptent une carrière lucrative et un rapport décomplexé à l’argent, incarne cette ambivalence.

« Maman a toujours eu envie d’avoir un elfe de maison pour s’occuper du repassage, dit George. Mais tout ce qu’on a, c’est une vieille goule pouilleuse dans le grenier et des gnomes qui envahissent le jardin. Les elfes de maison, on les trouve dans les vieux manoirs ou les châteaux. Aucune chance d’en voir un chez nous… »

Harry Potter et la Chambre des secrets, Chapitre 3

Cette ambiguïté est renforcée par le fait que la famille Potter a un profil social semblable à celui des Malefoy. James ne se prive jamais de souligner qu’il possède tout ce qu’il lui faut, rappelant ainsi Drago Malefoy. Ron se montre parfois envieux de l’aisance matérielle de Harry. Ce trio Malefoy-Weasley-Potter symbolise notre rapport complexe à la propriété et au confort matériel.

Gobelins gringotts

Les Dursley font de la propriété le moteur fondamental de leur ascension sociale. Les Malefoy en font la preuve fondamentale de leur supériorité raciale. Dans les deux cas, ils érigent la propriété comme valeur cardinale de la société. Et rejettent tous ceux qui ne s’y plient pas.

La société magique et ses règles réinventent le rapport à la propriété

Dans le monde des sorciers comme dans celui des Moldus, il existe donc des familles propriétaires et riches. De la même façon, on achète et on possède ses livres, ses habits, son balai, sa maison, etc. Au premier abord, on constate donc que la propriété a des règles identiques dans les deux mondes.

Pour creuser une question financière dans la saga, lisez Le vrai prix des études à Poudlard

La société magique propose pourtant une vision moins univoque de la propriété.

La définition matérialiste de la propriété est incapable de rendre compte du monde des sorciers

« Vous osez m’attaquer avec mes propres sortilèges, Potter ? C’est moi qui les ai inventés – moi, le Prince de Sang-Mêlé ! Et vous voudriez retourner mes inventions contre moi, comme votre ignoble père »

Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé, chapitre 28

N’en déplaise à Rogue, les sortilèges n’appartiennent en réalité à personne. Ils seraient appelés en économie des « biens communs immatériels », théorisés notamment par Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d’économie en 2009. Ils sont non-rivaux, ce qui signifie que leur utilisation par une personne ne les épuise pas ou n’en prive pas les autres.

Or les sortilèges ouvrent des possibilités d’acquisitions presque illimitées. Ils peuvent créer, modifier ou métamorphoser de nombreux objets, à l’exception, entre autre, de la nourriture, d’après ce que l’on sait de la loi de Gamp sur la métamorphose élémentaire. Des limites au potentiel de la magie sont posées dans la saga — la loi de Gamp donc, mais aussi le fait qu’une métamorphose est temporaire ou la difficulté des sortilèges. Mais leur existence supprime partiellement la rareté qui fonde la propriété privée dans le monde moldu.

La vision étroite de la propriété privée est donc remise en cause dans le monde de la magie.

La propriété n’est pas non plus intangible comme le prouve sa conception par les Gobelins

« Selon Rowling, les gobelins croient que le créateur d’un objet magique s’assure un droit durable de propriété sur l’objet, même après qu’il a été vendu. Il a le droit de revendiquer cet objet à la mort de son auteur. »

Gary Pulsinelli, professeur de droit, « Harry Potter and the (Re)Order of Artists: Are we Muggles or Goblins » (lien)

D’après la définition moldue, la propriété privée correspond au droit d’user, de jouir et de disposer d’une chose de manière propre, exclusive et absolue sous les restrictions établies par la loi. Dans le septième tome, J.K. Rowling bouscule directement cette définition à travers le litige sorciers-gobelins autour de l’épée de Gryffondor.

Harry Potter épée de Gryffondor

La définition des Gobelins fait écho à de nombreuses réflexions moldues depuis des siècles selon lesquelles un bien n’appartient pas exclusivement à celui qui jouit de son usage. Le philosophe anarchiste Pierre-Joseph Proudhon écrivait ainsi que « quiconque travaille devient propriétaire […] je veux dire propriétaire de la valeur qu’il crée. » (Qu’est-ce que la propriété ?, 1840).

L’histoire prouve que les travailleurs moldus n’ont pas obtenu de droit de propriété sur leur production (les elfes de maison non plus d’ailleurs…) J.K. Rowling fait allusion à la reconnaissance de certains droits que les artistes et artisans — y compris elle-même — ont acquis sur leurs œuvres. Le litige entre gobelins et sorciers évoque aussi le droit pour les peuples autrefois dominés de se voir restituer leur patrimoine spolié (cultural property). Il commence peu à peu à être reconnu dans le monde des Moldus.

Gary Pulsinelli conclue : « Donc nous autres moldus ne sommes peut-être pas si différents des gobelins qu’on ne l’eut d’abord cru. »

Enfin, certains objets magiques redéfinissent le champ d’action de la propriété

Le monde de la magie est rempli d’objets magiques qui fixent leur propre règles de propriété. Sans dresser une liste exhaustive, voici deux exemples :

  • Les objets qui ont une règle de propriété magique inscrite en eux, qui leur confère une autonomie et qui sont donc difficiles à approprier. C’est le cas des baguettes magiques. On peut en être propriétaire après les avoir achetées sur le Chemin de Traverse. Mais si la baguette n’a pas choisi son propriétaire, ce dernier ne réalisera pas aussi bien les sortilèges et enchantements. Il sera certes propriétaire de la baguette, mais seulement d’une partie de sa valeur…
  • Les objets qui, par accident, évoluent vers un stade plus évolué et acquièrent une autonomie complète. Leur propriété devient dès lors bien difficile à revendiquer. Arthur Weasley n’est jamais allé réclamer sa voiture Ford Anglia à l’école Poudlard. De son côté la voiture a prouvé en sauvant Harry et Ron qu’elle avait bien acquis une intelligence assez développée pour ne plus reconnaître de maître.
Pour une analyse poussée du lien entre objets magiques, brevets, innovation, artisanat etc., lisez l’article Magie et technologie volume 1
Harry Potter Ron Weasley dans la Ford Anglia

Le monde de Harry Potter rend la notion de propriété fluctuante et imprévisible. Par ses thèmes politiques (les gobelins), plus souvent par son inventivité (les baguettes qui choisissent leur propriétaire), l’œuvre nous pousse à déconstruire les règles de la propriété telles que nous les connaissons.

Au-delà de la propriété matérielle, la saga fait du désir de possession une question morale décisive dans le duel entre Voldemort et Harry.

« Harry réfléchissait à toute vitesse. Ce qu’il désirait le plus au monde c’était de trouver la pierre avant Quirrell […] Au même instant, Harry sentit quelque chose de lourd tomber dans sa vraie poche. Il ne savait pas comment, mais maintenant c’était lui qui avait la pierre »

Harry Potter à l’école des sorciers, chapitre 17
Dans Harry Potter, le discours moral n’est pas seulement rhétorique. La magie lui donne un impact dans les actions des objets ou des personnages

Dans le dénouement du premier tome, la magie opérée par Dumbledore sur le miroir du Risèd empêche quiconque de posséder la pierre philosophale à des fins personnelles. Comme le montre la citation ci-dessus, Harry veut seulement protéger la pierre de Quirrell/Voldemort, il réussit donc à la trouver. Il est propriétaire d’un objet précisément parce qu’il ne veut pas le posséder ! Dans le monde de la magie, un principe moral peut dépasser le simple stade de discours. Il est parfois imbriqué dans des objets comme le miroir du Risèd ou la pierre. Il change donc le champ d’action de la propriété sur ces objets.

Dans ce contexte, ce sont les actions morales de Harry qui le rendent propriétaires de certains objets pendant sa quête.

Plusieurs raisons caractérisent la redéfinition morale de la propriété par Rowling, à travers le personnage de Harry.

Tout d’abord si Harry possède et utilise plusieurs objets dans sa quête, il ne les désire pas en soi, mais pour l’aide qu’ils peuvent lui apporter. A la fin du dernier tome, il renonce à la Baguette de Sureau dont il est pourtant le propriétaire légitime. Sa baguette originelle, celle qui l’a choisi comme propriétaire, l’intéresse beaucoup plus. Ce qui prouve aussi à quel point Harry a compris les règles de propriété dans le monde de la magie.

D’autre part, comme pour la pierre philosophale, c’est par courage ou altruisme que Harry devient propriétaire d’objets déterminants dans sa quête. Dans Harry Potter et la chambre des secrets, il possède l’épée de Gryffondor car il en a été jugé digne.

Harry Potter tient sa cape d'invisibilité Harry Potter à l'école des sorciers

Mais Harry n’est pas non plus complètement dépourvu du désir de posséder. Il a par exemple voulu devenir propriétaire des Reliques de la mort. Mais il a finalement abandonné ce projet, ramené à la réalité par son entourage et l’urgence de trouver les horcruxes.

À l’inverse, pour parvenir à surmonter la mort, Voldemort est convaincu qu’il doit s’approprier ces objets.

Le désir de possession chez Voldemort est profondément ancré dans son histoire, en particulier à l’orphelinat. Ce désir s’amplifie et accompagne sa recherche de l’invincibilité et de la vie éternelle.

« Le jeune Tom Jedusor aimait collectionner les trophées. Tu as vu la boîte remplie d’objets qu’il avait cachée dans sa chambre. Il les avait pris aux victimes de ses brutalités, comme des souvenirs de ses pratiques magiques. N’oublie jamais cette tendance à jouer les pies voleuses, car ce point-là se révèlera essentiel par la suite. »

Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé, Chapitre 13

Voldemort veut s’approprier tour à tour la pierre philosophale, la prophétie, la baguette de Sureau. Il convoite le médaillon de Serpentard, la coupe de Poufsouffle, le diadème de Serdaigle, la bague des Gaunt pour les transformer en horcruxes. Mais il possède aussi les personnes, ses serviteurs (Quirrell, Pettigrew), comme ses ennemis, Ginny, Harry, dont il possède le corps et/ou l’esprit. Il prend du sang de Harry pour le faire couler dans ses veines et s’approprier la protection magique de sa mère. Il obtient ces objets et possède ces personnes par la violence, la manipulation, le vol.

Harry Potter possédé par Voldemort Ministère de la Magie

Mais le désir de posséder est le talon d’Achille de Voldemort. Il fait reposer son existence sur des objets très exposés. La pierre, la prophétie, les horcruxes sont détruits. La protection magique qu’il a voulu obtenir du sang de Harry a un effet inattendu. Son désir de possession se retourne contre lui.

Conclusion

Comme l’écrit Marc L. Roak, professeur de littérature, « Une des choses vraiment intéressantes sur la représentation de la propriété dans Harry Potter est la relation ambiguë qui se noue entre l’objet et son propriétaire » (« The Subtle Irony of Cultural Property in Harry Potter », Literarytable.com, 2012).
J.K. Rowling joue avec cette ambiguïté de la notion de propriété pour mieux la remettre en cause. L’auteur caricature le culte que lui vouent les Dursley ou les Malefoy. Elle déconstruit les lois de la propriété intangible et exclusive. Elle invente pour certains objets magiques leur propre règle d’appropriation. La saga délivre un message politique où la propriété absolue et le désir de possession sont les ennemis du vivre-ensemble.

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