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Qui a peur du méchant Voldemort ?

10 novembre 2013

Lord Voldemort nous est présenté, dans la série Harry Potter, comme le Seigneur des Ténèbres, l’incarnation du mal. Tout au long de la série, J.K. Rowling s’emploie à nous décrire la crainte qu’il suscite dans la communauté magique : rares sont ceux qui osent prononcer son nom et qui ne tremblent pas quand ils l’entendent. Ce personnage n’est effleuré par aucun sentiment positif : sa haine est sans limite et il ne connaît pas la compassion. Sans cœur, il n’hésite pas à déchirer les familles et n’écoute jamais les implorations de ses victimes. Avec ses sbires, les mangemorts, il contribue en très grande partie à la décroissance démographique de la communauté magique.
Certains ont pu dire que le personnage de Voldemort était très manichéen et manquait de profondeur, parce qu’il ne subissait aucune évolution. Ce point de vue est néanmoins à nuancer.

Voldemort reste effrayant tant que les sorciers s’évertuent à faire semblant de ne pas le voir, à faire de son existence un tabou. Toutefois, quand ces derniers s’organisent pour le combattre, il perd en puissance et en influence, comme on peut progressivement le remarquer dans le tome 7. Tout d’abord, dans Les Reliques de la Mort, les sorciers taisent son nom non pas parce qu’ils le craignent, mais parce qu’un sortilège permet aux mangemorts de repérer ceux qui l’ont prononcé. Cet ajout artificiel pour renforcer le tabou qui entoure le nom de Voldemort peut être considéré comme un des premiers signes de son affaiblissement. Il faut également remarquer que J.K. Rowling a tenté de le désacraliser dans le tome 6 en nous dévoilant une partie de son passé. Voldemort est mauvais parce que son père a abandonné sa mère, que cette dernière est morte prématurément et qu’il a manqué d’amour durant toute son enfance. Sa méchanceté serait donc liée à une sorte de déterminisme psychologique. Après cette révélation, la caractérisation de Voldemort prend une autre dimension. Celui que tout le monde craint est finalement isolé et bien dérisoire. Il ne diffère en rien du jeune garçon qui terrorisait ses camarades à l’orphelinat. Le personnage n’évolue pas en lui-même. S’il reste statique dans ses comportements, si son idéologie, sa mentalité se sont cristallisées pendant son enfance, la perception qu’en ont les sorciers connaît une nette progression.

La révélation de son passé paraît convaincante, mais elle ne suffit pas pour comprendre le degré de méchanceté de Voldemort. J.K. Rowling ne cherche pas à composer un méchant plausible, mais une entité abstraite et signifiante. La clé de cet être maléfique se trouve ainsi dans ce qu’il symbolise pour les autres personnages :
- Il est le diable : tapi dans l’ombre, il repère les sorciers les plus faibles et exerce sur eux une influence néfaste. Le rejoindre revient à faire un pacte maudit et irréversible, comme semble le symboliser la marque des Ténèbres.
- On peut par ailleurs l’assimiler aux vampires : dans le tome 1, il s’abreuve de sang de licorne ; dans le tome 2, il aspire-vampirise- toute la force vitale de l’innocente Ginny.
- Il est aussi la Grande faucheuse, le semeur de mort. Descendant de Serpentard, il est capable de contrôler le basilic, dont le regard est fatal et de s’emparer des corps de ses victimes en les offrant à Nagini.

Il s’apparente, par conséquent, aux figures les plus sombres de notre folklore, qui symbolisent les faiblesses humaines. C’est notamment dans son assimilation à la Grande Faucheuse qu’il est le plus intéressant.

Mon idée est ainsi que Voldemort est, tout simplement, la personnification de la Mort. Il est en effet caractérisé par son désir d’échapper à la mort. C’est même sa seule motivation dans la série (s’il poursuit Harry, c’est parce que ce dernier a été désigné comme celui qui saura mettre fin à son invincibilité). Plutôt que d’affronter sa peur, comme le fait Harry tout au long de la série, il préfère l’incarner (En ce sens, il se rapproche de Peter Pettigrew, dont l’erreur a été de rejoindre ceux qui le menaçaient plutôt que de les affronter). Ce n’est pas véritablement un sorcier que combat Harry, mais l’angoisse que suscite l’idée de la mort. En voulant fuir cette fatalité, Voldemort est lui-même devenu la Mort, une sorte de faucheuse qui vient surprendre les personnages tout au long de la série. Toutefois, à force de ne pas vouloir mourir, il finit par être un non-vivant, une abstraction, un être indéfinissable, sans contours, cette chose informe qu’Harry découvre à la fin du tome 7.

Le nom qu’il se donne peut par ailleurs s’interpréter de différentes façons. Il est celui qui vole la mort des autres (J’entends par là la mort naturelle ou accidentelle, celle qui ne peut être évitée). Néanmoins cela peut aussi signifier qu’il a pris la place de la mort elle-même. J’ignore l’origine exacte de son pseudonyme, mais la deuxième hypothèse me paraît beaucoup plus adaptée à ce que représente ce personnage pour les autres sorciers. Au départ, les personnages qui ne le craignent pas sont rares : Harry, Dumbledore, Lupin… Cette témérité les distingue de l’ensemble de la communauté magique, en fait des êtres à part (Il faut ajouter à ce compte le lecteur, qui, en s’identifiant à Harry, n’hésitera pas à dire « Voldemort » plutôt que « Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le nom »). Il reste que l’évocation seule de ce nom suffit pour inspirer une terreur soudaine à tous les autres sorciers. Ce comportement est d’emblée présenté comme dérisoire par le narrateur et Harry, mais il peut se comprendre si l’on considère que toutes les angoisses humaines concernant la mort sont contenues dans ce nom. Comme le dit Hermione dans le tome 2, la peur d’un nom ne fait qu’accroître la peur de la chose elle-même. Et si cette remarque s’appliquait au tabou que peut constituer la mort dans l’existence d’un individu ? La peur qu’il suscite chez les sorciers serait alors principalement liée à son identification avec la Grande Faucheuse.

On retrouve ce double sens dans le nom qu’il a donné à ses sbires : les mangemorts (deatheaters) désignent en premier lieu les sorciers qui se repaissent de la mort des autres, mais aussi, dans un second temps, ceux qui désire l’immortalité. Ils se rapprochent alors des cannibales qui dévorent la chair humaine de leurs adversaires pour s’emparer de leur puissance. Ils cherchent à exprimer leur désir de survie. On peut ainsi remarquer l’euphorie de Bellatrix Lestrange dans le tome 5, quand elle a tué le parrain d’Harry. Son cri de joie, « j’ai tué Sirius Black », qu’Harry ressent comme un affront, est aussi une façon de dire « J’ai survécu à Sirius Black ». Voldemort et les mangemorts représentent un danger dans la communauté non parce qu’ils veulent vivre, mais parce qu’ils veulent survivre à tout prix, alors que, de prime abord, rien de spécifique ne les menace.

Ce sont donc deux rapports différents à la mort qui sont illustrés dans la confrontation entre Voldemort et Dumbledore. Pour le premier, elle et violente, obscure, terrifiante, pour le second, elle n’est qu’un sommeil éternel et peu effrayant en fin de compte.

En ce sens, le conte de Beedle le Barde peut constituer une clé importante pour comprendre la chute de Voldemort et le destin de ses deux principaux concurrents. Ne trouvez vous pas qu’il existe de nombreuses correspondances entre les destins de Voldemort, Dumbledore et Harry et ceux des trois frères ?

En effet, l’histoire des reliques de la mort, si elle peut sembler faire doublon avec la quête des horcruxes, offre une mise en abyme fascinante des parcours de ces trois personnages. Les récompenses que reçoivent les trois frères, dans le conte, ont toutes pour but de vaincre la mort. Le premier veut affronter la cause (sa baguette lui assure une protection, un moyen d’échapper aux dangers de la vie), le deuxième souhaite supprimer l’effet (la perte des êtres chers). En voulant humilier le personnage de la Mort, le surpasser, ces deux magiciens finissent par connaître un destin tragique. Le véritable vainqueur est celui qui parvient à apprivoiser la Mort, à en faire « sa vieille amie ». La cape d’invisibilité est un choix judicieux parce qu’elle permet au troisième frère de gagner du temps pour accepter l’idée de sa propre mort, mais aussi, pour la regarder en face et sereinement.

La fonction de ce conte est primordiale dans la narration : il offre une piste de lecture fascinante pour la compréhension de ces sorciers exceptionnels. Voldemort est l’aîné, celui qui veut effacer la cause de son angoisse en affirmant sa toute-puissance ; Dumbledore et Harry se rapprochent des frère cadets. Cette théorie me paraît fondée dans la mesure où ces trois personnages, à un moment ou un autre, entrent en contact avec les reliques qui leur correspondent véritablement. Voldemort ne voit pas ce que cache la bague, mais part en quête de la baguette de Sureau, qui causera sa perte. Dumbledore n’a pas un usage particulier de sa baguette de Sureau, ni de la cape d’invisibilité, mais, hanté par la mort de ses parents et de sa sœur, il ne peut résister à la vue de la pierre de résurrection et en subit les lourdes conséquences. Quant à Harry, s’il avoue tenté par la pierre de résurrection, se sert principalement de la cape d’invisibilité (L’usage qu’il aura des deux autre reliques sera plus sage que celui des deux autres sorciers : il renonce au pouvoir de la baguette de Sureau et accepte de laisser partir les fantômes de son passé). Cette tripartition que l’on retrouve dans le roman et le conte symbolise le rapport qu’entretient l’être humain avec l’idée de sa propre mort tout au long de son existence (refus, expérience de la mort des autres et acceptation).

En fait, en nous confrontant à un tel méchant, J.K. Rowling nous apprend à dominer notre peur de la mort. Si, en tant qu’entité abstraite, ce personnage paraît effrayant et invincible, le narrateur s’emploie tout au long de l’histoire à le démystifier. Dans le tome 4, il retrouve son corps et n’est plus un simple esprit. Dans le tome 6, son passé dévoile ses faiblesses, la révélation de l’existence des horcruxes sa mortalité. Finalement, ce monstre terrifiant n’était qu’un homme, ce cadavre qu’on transporte loin de la Grande Salle, sans cérémonie, après la Bataille de Poudlard. Certains d’entre nous se sont estimés déçus par la chute de ce personnage, qui manquait de grandiloquence. Nous nous attendions à ce qu’il succombe à la suite d’un combat épique, mais, pour que le travail narratif de J.K. Rowling reste cohérent, il fallait que la mort de Voldemort nous paraisse ridiculement insignifiante…car la mort n’est que cela, en fin de compte.

L’existence de Voldemort, qui est cantonnée à son combat contre la mort, symbolise donc la vanité des hommes qui cherchent à oublier leur propre mortalité. L’obsession de la mort peut empêcher de vivre. Il faut l’apprivoiser pour apprécier pleinement la vie. Tant que son identité s’assimile à celle de la Mort, il paraît invincible, redoutable. Mais l’effort d’humanisation de Voldemort qui s’opère dans le tome 6 permet au lecteur de prendre des distances avec ce que ce personnage a prétendu incarner dans les premiers tomes.

Voldemort n’est peut-être pas le meilleur des méchants de fiction, mais il nous confronte à nos peurs les plus profondes. Sa caractérisation est suffisamment efficace pour faire passer le message qu’a cherché à transmettre J.K. Rowling tout au long de la série : le tout n’est pas de vivre, mais de bien vivre. Et c’est en domptant sa crainte de la mort qu’on y parvient. Pour reprendre les mots de Montaigne, philosopher, c’est apprendre à mourir.


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