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Le manifeste d’une mère seule, par J.K. Rowling

16 avril 2010

J.K. Rowling a publié mercredi un manifeste dans le Times, en faveur du Parti Travailliste de Gordon Brown pour les élections générales britanniques du 6 mai prochain. Ce manifeste est disponible en anglais sur le site du Times, ou en français ci-dessous.

Rappelons que les élections générales voient s’affronter trois candidats principaux au poste de Premier Ministre : le travailliste (gauche) Gordon Brown, Premier Ministre depuis 2007 et dont le parti gouverne depuis 1997 ; le conservateur (droite) David Cameron, dont le parti était au pouvoir de 1979 à 1997 ; et le libéral-démocrate (centre) Nick Clegg, qui n’a que très peu de chances de l’emporter.

J.K. Rowling est connue pour son engagement en faveur du Parti Travailliste ; voir à ce sujet notre article de septembre 2008.

Le manifeste d’une mère seule

« "Je n’avais jamais voté pour les Conservateurs, mais..." Ces affiches électorales, qui ont été tant parodiées, avec leurs sujets photogéniques et leurs légendes banales, me rappellent irrésistiblement les cartes de vœux brillantes. En fait, plus j’y pense, et plus je me rends compte que les élections générales ressemblent aux anniversaires d’un personne de mon âge. Tous deux provoquent beaucoup de remue-ménage dont on se serait bien passé ; tous deux sont des opportunités pour des félicitations et de la rancœur ; et on en a déjà vu passer tellement qu’il ne reste plus beaucoup d’excitation.

Et pourtant, ils deviennent plus significatifs, plus sérieux. Derrière tous ces grands mots et tous ces ballons, il y a la prise de conscience mélancolique du temps qui passe, le décompte des ambitions réussies et des opportunités manquées.

Nous y revoilà donc, à faire l’inventaire d’où nous en sommes et d’où nous voudrions en être, en tant qu’individus et en tant que pays. Personnellement, j’ai régulièrement des flashbacks en 1997, et pas seulement parce que c’était l’élection la plus mémorable des temps modernes [qui vit l’élection de Tony Blair, NDLR]. En janvier 1997, j’étais une mère divorcée d’une fille de quatre ans. J’enseignais à mi-temps mais je dépendais surtout des aides sociales pour vivre dans mon appartement de location. Onze mois plus tard, j’avais publié un livre, signé un contrat lucratif aux États-Unis, et acheté un logement pour la première fois de ma vie : une maison avec trois chambres et un jardin.

Mon premier mariage avait fini par un divorce en 1993. D’un seul coup dévastateur, la haine d’une partie de la presse s’abattait sur les femmes dans ma situation et je devenais un croque-mitaine aux yeux du gouvernement conservateur. Peter Lilley, qui était alors ministre des affaires sociales, avait récemment amusé la galerie lors d’une conférence du parti conservateur avec une parodie d’un air de Gilbert et Sullivan, dans lequel il s’en prenait aux "jeunes femmes qui tombent enceintes juste pour avoir plus de chances d’obtenir un HLM". Le ministre chargé du Pays de Galles, John Redwood, identifiait les familles monoparentales de St Mellons (Cardiff) comme "l’un des plus gros problèmes sociaux de notre époque". (John Redwood a depuis divorcé de la mère de ses enfants.) Les femmes comme moi (car, curieusement, un père élevant seul ses enfants sera généralement célébré comme un héros, tandis qu’une femme qui se retrouve seule avec un bébé sera calomniée) étaient, selon la légende populaire, une des causes principales du déclin de notre société, et cherchaient à obtenir tout ce que nous pouvions : de l’argent gratuit, un hébergement payé par l’état, une vie facile.

Une vie facile. Entre 1993 et 1997, j’ai rempli le rôle de deux parents à moi seule, j’ai passé un diplôme et exercé en tant qu’enseignante du second cycle, j’ai écrit un roman et demi et en ai préparé cinq autres. Pendant un moment, j’étais en état de dépression clinique. Cela n’aidait pas qu’on me répète, encore et encore, que j’étais paresseuse, bonne à rien - voire que j’étais sans morale.

Le raz-de-marée travailliste a marqué la fin des hostilités du gouvernement envers les familles comme la mienne. Le changement de ton était bienvenu mais, bien entendu, le fond importe plus que la forme. Le Parti travailliste avait de grandes ambitions pour éradiquer la pauvreté chez les enfants et, bien qu’il ait initialement réussi à inverser la tendance ininterrompue pendant la domination des conservateurs, il n’a pas atteint ses objectifs. Il reste encore bien plus à faire.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de réelles innovations pour aider les familles monoparentales. Premièrement, les crédits d’impôt sur les gardes d’enfants ont été introduites par Gordon Brown lorsqu’il était chancelier de l’Échiquier [ministre des Finances, NDLR]. C’était là un moyen de s’atteler au fait que l’obstacle principal qui empêche les parents seuls de reprendre un emploi n’est pas une paresse innée mais la quasi impossibilité de payer une garde d’enfants.

Puis il y a eu les centres Sure Start, qui sont aujourd’hui plus de 3000 à travers le Royaume-Uni : des centres de services où les familles avec des enfants de moins de 5 ans peuvent recevoir des services et des informations. Si vous n’avez jamais eu affaire aux différentes agences chargées du logement, de l’éducation et de la garde d’enfant, vous ne comprendrez peut-être pas à quel point ces centres sont une innovation merveilleuse. Ils sont reliés aux Jobcentres [équivalent de Pôle Emploi, NDLR], aidant à trouver un emploi, et prodiguent des conseils sur l’éducation familiale et scolaire, la garde d’enfants, des services spécialisés et même la santé. Un rapport du National Audit Office de janvier dernier a estimé que 98% des gardes d’enfants proposées étaient "bonnes ou excellentes".

Nous voilà donc en 2010, à la veille de ce qui promet d’être encore une élection mémorable. L’association Gingerbread (qui a récemment fusionné avec le Conseil National pour les Familles Monoparentales), cherchant à éviter la diffamation des années 1990, vient de demander à Messieurs Brown, Cameron et Clegg de signer un pacte intitulé "Enlevons les étiquettes" et qui va à l’encontre des préjugés négatifs envers les parents seuls. Voici quelques chiffres qui sont parfois oubliés dans la recherche d’un article facile à écrire, ou d’un discours politique superficiel : seulement 13% des parents seuls ont moins de 25 ans ; la moyenne est de 36 ans. 52% vivent sous le seuil de pauvreté et 26% dans un hébergement insalubre. On trouve plus de personnes handicapées dans les familles monoparentales que dans les familles biparentales, ce qui donne une idée des tensions qui peuvent causer la rupture d’une famille. En dépit de tous les obstacles, 56,3% des parents seuls ont un emploi.

Comme il y a 1,9 millions d’électeurs chez les parents seuls, personne ne sera surpris d’apprendre que les trois candidats ont accepté de signer le pacte de Gingerbread. Mais pour David Cameron, cela demande un exercice de haute voltige.

Le programme conservateur, rendu public hier, établit clairement que les conservateurs cherchent à diminuer les aides gouvernementales pour ceux qui en ont besoin, et à s’appuyer davantage sur le "troisième secteur" : les organisations caritatives. Il répète aussi la politique phar défendue par David Cameron le week-end dernier : "défendre le mariage". À cette fin, ils promettent une diminution d’impôts d’un demi milliard de livres sterling [570 millions d’euros] aux couples mariés à faibles revenus, ce qui revient à £150 [170€] chacun par an.

Je veux bien accepter que mes amis et moi pouvons différer du Britannique moyen. Peut-être que vous, vous connaissez quelqu’un qui serait prêt à s’unir à un autre humain pour tout la vie, afin de gagner £150 par an ? Peut-être envisagiez-vous de quitter un mariage sans amour ou violent, mais avez changé d’avis en entendant parler d’une éventuelle diminution d’impôts de £150 ? Tout est possible ; pourtant, j’en doute. Même M. Cameron semble admettre qu’il n’offre guère plus qu’un symbole quand il nous dit que "ce n’est pas une question d’argent, mais de message".

Quiconque a jamais connu la réalité de la pauvreté ne pourrait jamais dire que "ce n’est pas une question d’argent, mais de message". Quand on vous a cambriolé et que vous ne pouvez pas vous permettre d’appeler un serrurier, c’est une question d’argent. Quand il vous manque deux centimes pour acheter une boîte de haricots et que votre enfant a faim, c’est une question d’argent. Quand vous envisagez de voler des couches au supermarché, c’est une question d’argent. Si le seul conseil que M. Cameron peut donner aux femmes qui vivent dans la pauvreté et élèvent seules leurs enfants est "mariez-vous, et nous vous donnerons £150", il montre qu’il ne comprend rien à leur situation.

Combien de maris potentiels ai-je rencontrés, quand j’élevais seule mon bébé, ne pouvant travailler, ne pouvant sortir de mon appartement, soir après soir, avec à peine assez d’argent pour les nécessités de la vie ? Est-ce que j’aurais dû demander la main du jeune qui s’est introduit chez moi en brisant la fenêtre de ma cuisine à 3 heures du matin ? Un demi milliard de livres sterling, pour envoyer un message : ne serait-il pas plus efficace et plus personnel d’envoyer un bouquet de fleurs à toutes les personnes mariées à faibles revenus ?

Suggérer que M. Cameron ignore comment les pauvres vivent, pensent et se comportent semble provoquer des accusations de luttes des classes. Laissez moi donc être claire : je ne pense pas que ce soit sa faute qu’il ait passé son adolescence dans le queue-de-pie d’Eton, pas plus que ce n’est sa faute que j’aie passé les mêmes années dans l’horrible uniforme marron et jaune de l’école Wyedean Comprehensive. J’aimerais simplement m’assurer que quelqu’un qui cherche à être premier ministre a pris le temps de comprendre la vie de tous les Britanniques, pas seulement de ceux qui envoient des messages sur des billets.

"Mais attendez", diront certains. "Il y a bien longtemps que vous n’êtes plus seule et vivez en couple ; vous êtes maintenant si loin d’avoir besoin des aides sociales que le magazine Private Eye vous surnomme Rowlinginnit ["roulant sur l’or"] : que vous importe ? Certainement qu’aujourd’hui, vous votez naturellement pour les conservateurs ?"

Désolée, mais non. La campagne électorale de 2010, plus que toute autre, a mis en avant le gouffre qui sépare les valeurs des conservateurs des miennes. Ce n’est pas seulement parce que la marginalisation renouvelée des célibataires, des divorcés et des veufs me rappelle de très mauvais souvenirs. Il y a aussi la révélation, après dix années passées à éviter le sujet, que Lord Ashcroft, le vice-président du parti conservateur, a établi son domicile fiscal à l’étranger.

Je ne m’attendais pas à jamais me trouver dans une position où je pourrais comprendre, grâce à ma propre expérience, les choix et les tentations qui s’ouvrent à un homme aussi riche que Lord Ashcroft. Le fait est que la première fois que j’ai rencontré mon comptable, qui vient de prendre sa retraite, il m’a demandé clairement si je préférais organiser mon argent autour de ma vie, ou ma vie autour de mon argent. Dans le second cas, il était temps de prendre comme domicile fiscal l’Irlande, Monaco, ou peut-être le Belize.

J’ai choisi de rester pour plusieurs raisons. La principale était que je voulais que mes enfants grandissent là où j’avais grandi, qu’ils aient des vraies racines dans la culture riche et magnifique de la Grande-Bretagne ; qu’ils soient citoyens, avec tout ce que ça implique, d’un vrai pays, pas des expatriés flottants vivant dans les limbes d’un paradis fiscal et ayant pour seuls camarades les enfants d’autres exilés fiscaux tout aussi cupides.

Mais une autre raison était que j’estime avoir une dette envers l’état social britannique ; celui-là même que M. Cameron aimerait remplacer par des distributions caritatives. Quand ma vie est tombée au fond des abysses, le filet de sécurité, même s’il n’en restait plus grand chose sous le gouvernement [conservateur] de John Major, était là pour arrêter la chute. Je ne peux donc pas m’empêcher de penser qu’il aurait été méprisable de ma part de détaler pour les Caraïbes au premier chèque de droits d’auteur à sept chiffres. Si vous voulez, c’est là ce que j’appelle le patriotisme. Les faits tendent à me faire penser que c’est là ce que Lord Ashcroft appelle la naïveté.

La pauvreté infantile demeure un problème honteux dans ce pays, mais il ne sera jamais résolu en envoyant des millions de livres sterling en déductions d’impôts aux couples qui n’ont même pas d’enfants. David Cameron nous dit que les Conservateurs ont changé, qu’ils ne sont plus le "parti méchant", qu’il veut faire du Royaume-Uni "un des meilleurs pays d’Europe pour les familles", mais personnellement, je n’y crois pas un instant. Il recycle une politique qui n’a fait qu’empirer des vies déjà désespérées la dernière fois que son parti était au pouvoir, et cherche à la promouvoir comme une idée nouvelle. Je n’ai jamais voté pour les Conservateurs... et ils me rappellent sans cesse pourquoi. »

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