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La magie dans la Rome Impériale.

{L’Apologie d’Apulée}.

31 octobre 2011

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Apulée
Détail d’un portrait présumé d’Apulée. Musée épiscopal de Trèves.

Vers 158 après J.C, Apulée, un jeune philosophe d’une grande culture, l’auteur de l’Âne d’or ou les Métamorphoses, est déféré à Sabrata devant le proconsul Claudius Maximus comme magus (magicien) et veneficus (empoisonneur). On l’accuse d’avoir ensorcelé une veuve de quarante ans, mère d’un de ses anciens camarades d’étude, Pontianus, et d’avoir causé la mort de ce dernier pour s’emparer de son héritage. Les poursuites sont menées par l’oncle et le frère de Pontianus, qui s’appuient sur des rumeurs, des preuves obscures (pour ne pas dire douteuses) :

- Il userait de cosmétiques pour embellir son apparence.
- Il possède un miroir.
- Il a demandé à des pécheurs de lui procurer certaines espèces de poisson.
- Il posséderait un talisman magique
- il transporte des statuettes de Mercure dans ses bagages
- il aurait fait des sacrifices nocturnes
- Il a fait tomber un jeune homme lors d’un rituel magique.
- Il a une très bonne connaissance de la langue grecque.
- Il maîtrise l’art de la rhétorique, de l’éloquence, la philosophie.
- Une phrase, écrite par sa femme dans une lettre et sortie de son contexte, le désigne comme un magicien.

Comme on peut facilement le constater, la magie n’est qu’un prétexte fallacieux usé par une belle famille ignorante et bornée pour l’atteindre, pour récupérer un héritage (Comment peut-on logiquement accuser un jeune homme, bien mis de sa personne, d’avoir eu recours à des sortilèges pour séduire une femme plus âgée que lui ?). La défense d’Apulée se construit principalement sur cette évidence.

Néanmoins, son discours (en latin, le De Magia) ne saurait se restreindre à une simple réfutation de ces accusations. L’Apologie d’Apulée constitue aussi un document savamment composé, truffé de références littéraires, philosophiques et scientifiques, un témoignage passionnant sur la façon dont on pouvait concevoir la magie sous l’Empire Romain.

Son texte offre des indications captivantes sur les croyances des Romains concernant les procédés, les objets magiques.
Tout d’abord, Apulée ne nie pas l’existence de la magie. Il montre bien que la magie est présente à travers des éléments simples, voire quotidiens, quand il fait la liste des objets qui peuvent être considérés comme magiques : les bandelette, les rameaux sacrés, le laurier qui crépite au feu, l’argile, la cire qui fond, les lézards, etc... Mais, d’après les accusations portées contre Apulée, la magie peut aussi concerner des objets plus rares, plus nobles comme le miroir (pour lire l’avenir notamment), les statuettes de Mercure... En outre, on peut constater que l’utilisation et l’observation des entrailles de certains animaux sont particulièrement liées à la magie. C’est pour cette raison que ses adversaires l’accusent d’avoir acheté et disséqué des espèces rares de poisson nécessaires à la composition de sortilège de séduction, ou d’avoir sacrifié des oiseaux en secret, la nuit. La magie de ces objets semble, par ailleurs, nécessiter certaines incantations pour « s’activer », pour s’exercer. En effet, les accusateurs d’Apulée précisent qu’il a composé des « carmina » (des petits poèmes) pour rendre la magie de sa « poudre dentifrice » effective.

Apulée rappelle également que la magie n’est pas nécessairement Les baguettes magiques : un lien vers la terre.une force négative, une puissance terrifiante. Elle a aussi un rapport avec le divin, les rites accomplis tous les jours, les prêtres. C’est un « art agréable aux dieux immortels », un moyen de communiquer, d’être en rapport avec les Dieux grâce à une connaissance précise, exacte de leurs cultes. Cette réflexion n’est pas celle d’un ignorant, mais celle d’un homme averti, observateur : il a parfaitement compris qu’il y avait très peu de frontières entre la magie, les sciences et la religion. Par ailleurs, il n’hésite pas à citer des œuvres, des auteurs connus comme Virgile ou Platon pour décrire sa conception de la magie. Ainsi, quand on l’accuse d’avoir disséqué des poissons pour pratiquer la magie, il rétorque que, d’après les lectures qu’il a pu faire (Celle des Bucoliques, par exemple), les objets magiques trouvent leur vertu avant tout dans la terre et non dans la mer (Les plantes seraient ainsi magiques par essence. Ce n’est pas sans rappeler certaines baguettes magiques vendues sur le chemin de Traverse).

En réalité, l’accusation de magie se porte sur l’originalité et la culture d’Apulée.
Apulée est surtout victime de l’inévitable confusion entre la médecine et la magie. A cette époque, les frontières entre la magie et la médecine, la science sont encore floues, presque inexistantes. C’est en se présentant comme un homme de science, un « médecin amateur » qu’Apulée peut justifier ses actes. Ainsi, il explique qu’il a conseillé sa fameuse « poudre dentifrice » pour des raisons plus hygiéniques que magiques. De plus, quand on l’accuse d’avoir ensorcelé et fait tomber un jeune garçon lors d’un rituel magique pour qu’il lui révèle l’avenir, il précise que cet enfant était épileptique et qu’il essayait simplement de le guérir, de faire progresser une médecine encore balbutiante à son époque. Enfin, il se défend en affirmant qu’il a disséqué des poissons pour améliorer ses connaissances scientifiques et anatomiques et non pour pratiquer un rite magique obscur et mystérieux.

En fait, dans son discours, il ne cesse de mettre en avant les vertus de sa curiosité intellectuelle (la fameuse « curiositas », qu’il partage avec un certain Harry Potter), sa quête de la vérité, des connaissances. C’est seulement dans ces domaines qu’il veut être un « magus » (Il joue en effet sur l’ambiguïté du terme, qui peut signifier « mage », mais aussi « savant » chez les Perses). De ce fait, dans ce discours, il semble qu’Apulée ne s’évertue pas tant à se défendre d’une accusation de magie, qu’à faire le procès de la culture contre l’ignorance, de la science contre l’opinion commune, « vulgaire ».

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Le miroir de Rised

C’est bel et bien la magie du verbe qui est la plus apparente, la plus effective dans l’Apologie d’Apulée. Il sait jouer avec les sens de certains termes, se réapproprier les mots des autres, réemployer les dires de ses adversaires à leurs dépens. Il n’hésite pas non plus à faire entendre des sons venus d’ailleurs, de la langue grecque. Il semble pouvoir utiliser tous les tons (simple, ironique, poétique, précieux, emphatique etc...) pour capter l’attention de son public. Sa longue description du miroir comme instrument esthétique, philosophique et moral (Il aide l’homme à se connaître lui-même, à se confronter à sa propre image.) en est un bon exemple. Par ailleurs, Apulée profite de son discours pour louer les vertus, la grâce de la parole poétique. Il cite des poètes célèbres comme Virgile, Catulle, mais aussi des vers de Platon pour faire entendre la beauté de leurs vers. Il se présente lui-même comme un poète plutôt que comme un magicien et ne se prive pas de réciter les vers galants et légers qu’il a composés à son auditoire.

En ce sens, l’Apologie d’Apulée peut être un complément intéressant pour les lecteurs d’Harry Potter. Il existe en effet de nombreuses correspondances entre ce discours et l’œuvre de J.K. Rowling. Le procès d’Apulée peut nous faire penser à tous ceux qui sont évoqués dans la série : celui des Lestrange, de Barthemius Croupton, ou encore ceux qui sont décrits dans les manuels d’histoire ou les cartes chocogrenouilles des élèves de Poudlard. Comme dans le monde d’Harry Potter, la magie décrite par Apulée demande des gestes rituels, codés, ou des ingrédients, des objets précis. Dans ces deux univers, le lézard a des propriétés magiques. Par ailleurs, le thème du miroir a aussi été considérablement exploité par J.K. Rowling : comme dans l’Apologie d’Apulée, le miroir de Riséd, celui de Sirius apprennent à Harry à se connaître, à explorer sa psyché, à apprivoiser ses désirs, ses qualités, mais aussi ses défauts. De plus, Apulée fait comme J.K. Rowling l’éloge de la curiosité. En effet, dans les deux textes, loin d’être un défaut, la curiosité est présentée comme un moyen d’enrichir ses connaissances, d’approcher les mystères, les secrets de l’existence, de l’univers. Elle est ce qui enrichit Apulée et ce qui fait avancer les personnages dans l’histoire de JK Rowling. (On pourra aussi noter que, dans les Métamorphoses ou l’Ane d’or d’Apulée, ses personnages les plus célèbres, Lucius et Psyché, sont aussi mus par une incorrigible curiosité).

Mais, comme Apulée, J.K. Rowling est également celle qui nous a appris à aimer la lecture, à nous confronter aux mots. Sa prose nous a transportés, bercés, et fait grandir. Ses œuvres sont truffées de jeux de mots, de références littéraires. Elle nous a fait découvrir le Latin à travers des sortilèges, les noms de certains personnages ou la fameuse devise de Poudlard (« Drago Dormiens Nunquam Titillandus ») et la richesse de la langue anglaise. Et que sont les sortilèges, si ce n’est le rêve poétique, littéraire de voir la langue se déployer dans toute sa simplicité, son effectivité, son mystère ? Le texte d’Apulée a cet avantage de nous faire comprendre que la magie d’Harry Potter repose aussi sur les pouvoirs du Verbe.

PS :

Si vous souhaitez avoir plus de précisions sur l’Apologie d’Apulée, je vous conseille l’édition (bilingue) des Belles Lettres. (Collection Classiques en Poche, 6,70€)
Mais pour bien découvrir le style, l’imaginaire d’Apulée, rien ne vaut son ouvrage : L’Ane d’or ou les Métamorphoses.


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