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Les mémoires troubles de la chasse aux sorcières

20 février 2019

"Sorcières, la puissance invaincue des femmes." Paru en septembre 2018 dans la collection "Zones" des éditions La Découverte, l’essai de Mona Chollet sur la mémoire de la chasse aux sorcières a suscité la curiosité de nombreux chroniqueurs, amateurs ou professionnels. La Gazette se prête à son tour au jeu des recensions, avec un plaisir qu’il nous sera difficile de dissimuler, tant le livre a su nous séduire. Que les plus fervents opposants au divulgâchis se rassurent : nous n’entrerons pas dans les détails du développement, et nous contenterons de présenter l’esprit et les dynamiques de cet ouvrage.

Avant-propos : Qu’est-ce que la "mémoire", en histoire ?

Il existe deux types de discours sur les sociétés du passé. L’histoire se contente de tâcher d’établir des vérités sur ce qui s’est déroulé. La mémoire, au contraire, suppose de mobiliser les événements passés comme constitutifs de la société contemporaine. On parle par exemple de "devoir de mémoire" pour les grandes guerres et génocides du XXe siècle, que personne ne souhaite voir se reproduire. On mobilise dès lors des images subjectives, en parlant par exemple des soldats français de la guerre de 14-18 comme des "héros", pour valoriser leur action, leur sacrifice, et panser les blessures d’une société meurtrie. Rappeler leurs souffrances, d’autre part, est sensé permettre une meilleure éducation au pacifisme.

Bien souvent, les "mémoires" doivent être présentées au pluriel, parce que la société est divisée sur certains sujets. Un seul même fait historique peut alors faire l’objet de récupérations diverses. C’est le cas de la chasse aux sorcières, dont le rappel menaçant ou la minimisation a eu pour effet d’entraver les revendications féminines ou les nier avant qu’une mémoire toute récente, qui émerge dans la deuxième moitié du XXe siècle, vienne la constituer en symbole de l’émancipation féministe, écologiste, spiritualiste ou altermondialiste.

1) Les faits : de quoi parle-t-on lorsqu’il s’agit de "chasse aux sorcières" ?

« Éliminer les têtes féminines qui dépassent. »
Un premier problème soulevé par Mona Chollet est celui de la qualification des faits. On ne peut pas nier que la chasse aux sorcières a constitué un réel massacre, mais on peut s’interroger sur les motivations de ceux qui l’ont perpétrée. Les femmes ont-elles été les boucs émissaires d’une société authentiquement superstitieuse ? Est-on parvenu à imposer un système de pensée qui en faisait les dénominateurs communs à toutes les manifestations du « Mal  » ? Ne doit-on y voir qu’une manifestation de barbarie issue des âges obscurs de l’humanité ?

La journaliste s’attache d’emblée à démonter ces hypothèses, et entreprend de démontrer la double dimension de ce massacre, à la fois génocide (action systématique et organisée), et féminicide.
Au XVe siècle, les femmes ont un rôle social extrêmement important. Accoucheuses, soigneuses, elles ont un rôle social central qui les constitue en contre-pouvoir des institutions universitaires. Une première dimension de la chasse aux sorcières est donc la lutte pour la possession de la légitimité : il faut discréditer les détentrices de savoirs pratiques. Leurs savoirs pratiques, tirés de l’observation de la nature, s’opposent aux savoirs "scientifiques", académiques, longtemps dérivés des seules mathématiques et théologie. Toute une littérature fleurit alors pour rassembler ces recettes et astuces de grand-mères, dans ce qu’on appelle des livres de secrets. L’historiographie anglaise récente, notamment chez William Eamon, a documenté avec précision cette littérature populaire oubliée.

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Publié en 1487, c’est un livre d’un autre genre qui va servir de manuel aux juges des procès en sorcellerie : le Marteau des sorcières. Diffusé à 30 000 exemplaires, il est présent à travers toute l’Europe et les grandes lignes en sont rapidement connues d’une majorité de la population. Cette opération médiatique a pour effet d’alimenter de nombreuses superstitions et craintes qui multiplient les cas supposés de sorcellerie.
Une fois soumises à un procès, les femmes sont torturées, violées, et pour une part non négligeable d’entre elles la mort est le seul aboutissement à ces supplices. Contrairement à une idée vastement répandue, l’Eglise n’est pas seule responsable de ce déchaînement violence : ce sont la plupart du temps des tribunaux civils qui instruisent les affaires de sorcellerie supposée.

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Comme dans le cas du génocide juif étudié par Hannah Arendt, la valeur morale de l’acte de torture n’est pas évaluée, et tout est organisé pour que le tortionnaire puisse se dédouaner de toute responsabilité : « […] le récit des tortures est insoutenable : le corps désarticulé par l’estrapade, brûlé par des sièges en métal chauffé à blanc, les os des jambes brisés par des brodequins. Les démonologues recommandent de ne pas se laisser émouvoir par les larmes, attribuées à une ruse diabolique et forcément feintes. »
L’attribution irrationnelle de torts à un groupe social identifié, la banalisation de violences extrêmes à leur encontre ainsi que le caractère organisé et systématique des procès sont les indices irréfutables d’un génocide dont on a tu le nom.

Mona Chollet isole également, au sein d’un mouvement qui s’est certes basé sur une superstition grandissante et une authentique terreur à l’égard des femmes pour certains hommes, quantité de crimes opportunistes ayant mis à profit de climat délétère. « D’autres profitèrent du climat de suspicion généralisée pour se débarrasser d’épouses ou d’amantes encombrantes, ou pour empêcher la vengeance e celles qu’ils avaient séduites ou violées. »

Sur le plan historique, donc, deux conclusions émergent : la chasse aux sorcières revêt tout les aspects d’un génocide et d’un féminicide.

2) Une histoire qu’il a fallu oublier.

Ces faits, aujourd’hui établis, étaient loin de faire consensus au sein de la communauté des historiens il y a de cela trente ans. Mona Chollet note ainsi qu’en 1992, à l’occasion du 300e anniversaire du procès des sorcières de Salem, l’événement était à la fois banalisé, et abordé depuis une approche non genrée. Elle y voit la continuité d’un obscurantisme d’une durée exceptionnelle, et d’une mauvaise foi qui a imposé, a posteriori, une analyse édulcorée qui disqualifie le crime, voire l’impute aux victimes. La mise en scène sans précédent, avec 50 à 100 000 victimes recensées, du mépris et de la violence à l’égard des femmes ont eu pour effet de tenir en respect ces dernières, et de les faire douter de leur propre statut.

Ainsi une mémoire longtemps canonique de la chasse aux sorcières a pu servir d’assise solide à la domination masculine en Europe et aux Etats-Unis. Mona Chollet replace la société contemporaine dans l’héritage de ces opérations mémorielles, et en fait le "produit du monde qui a chassé les sorcières", naturellement méfiant, hostile ou méprisant à l’égard des femmes. Le coup d’arrêt porté au XVe siècle à ce qu’elle appelle une "sous-culture féminine vivace et solidaire" qui existait au Moyen-Âge aura donc été particulièrement durable. Il a fallu "oublier", pour les femmes, qu’elle avaient les moyens de s’opposer et de vivre indépendamment des hommes.
Notons, à titre d’exemple, ce que les "Lumières", chantres de la raison et inquisiteurs du surnaturel, qu’ils classent au rang de l’obscurantisme, ont pu faire des sorcières et de la sorcellerie .

Voltaire note ainsi que : "Seule l’action de la philosophie a guéri de cette abominable chimère et a appris aux hommes qu’il ne faut pas brûler les imbéciles", et nous livre donc un parfait exemple de culpabilisation des victimes. En rien les imbéciles n’étaient ceux qui pensaient expurger le mal d’un corps en y mettant le feu, dans l’idée de Voltaire. Ils n’étaient pas bêtes, ou cruels, mais avaient juste tort. Voltaire ne dénonce donc en rien les massacres perpétrés à l’égard des femmes.

Cette longue opération intellectuelle de déconstruction d’un crime de masse porte de lourdes implications dans l’éducation qui a pu être délivrée pendant des siècles. Elle contribue, par ailleurs, au défaut d’éducation qui peut encore prédominer et mener des populations contemporaines à commettre des crimes au nom de la sorcellerie.

Le défaut de documentation et d’éducation à un crime de masse généré dans le passé, dans une société qui considère de sa responsabilité de se souvenir des génocides du XXe siècle pour éviter qu’ils se réitèrent, rend responsables les générations passées, mais aussi la nôtre si elle ne change pas la donne, de violences qui perdurent.

3) Les sorcières, un mythe actualisé qui porte les luttes contemporaines.

Les divers mouvements féministes, dans la seconde moitié du vingtième siècle, ont su renverser la vapeur et imposer la figure de la sorcière comme un élément positif de la culture populaire, dont l’utilisation médiatique porte aujourd’hui des revendications au-delà du seul cadre du féminisme. Ce n’est pas cette nouvelle mémoire, par ailleurs de plus en plus documentée, que souhaite étudier Mona Chollet dans ce livre. Elle cherche plutôt à déceler comment l’histoire de la chasse aux sorcières, perpétuée tout au long des époques moderne et contemporaine, a contribué à façonner le monde que nous connaissons.
Si toutefois les exploitations contemporaines de la figure de la sorcière vous intéressent, Hokey s’est penchée sur le sujet pour vous.

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4) La postérité de la chasse aux sorcières en Europe et aux Etats-Unis.

La réflexion sur les conséquences sociales de la chasse aux sorcières à moyen et long terme constitue le cœur de la pensée développée par Mona Chollet. Elle détermine quatre conséquences majeures dans les représentations collectives, qui par ailleurs structurent son ouvrage en quatre parties.
1- La chasse aux sorcières a porté un coup d’arrêt aux velléités d’indépendance féminine.
2- La chasse aux sorcières a dépossédé les femmes des moyens de contrôler leur corps, et ouvert une lutte autour de ce corps disputé, notamment pour les questions de fertilité.
3- Elle a constitué une image négative des femmes âgées, expérimentées, et a largement contribué à les marginaliser, en faisant des femmes indésirables, séniles, dangereuses.
4- Elle a ouvert une ère où arrogance et mépris priment à l’égard des femmes et de ce qui leur semblait associé : l’irrationalité, le sentimental. La nature, dans la lignée du développement des sciences et de la raison, en est réduite au statut d’objet à dominer, et les femmes se voient contrées dans leurs revendications par l’invention de la tristement célèbre "hystérie".

Une fois ces phénomènes mis en lumière, le titre de l’essai de Mona Chollet prend tout son sens : la résurgence du symbole de la sorcière et ses utilisations contemporaines sont véritablement le signe éclaté au grand jour d’une résistance, longtemps silencieuse, des femmes face à une société patriarcale qui cherchait à les "vaincre."

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5) Et Harry Potter, dans tout ça ? Quelle mémoire de la chasse aux sorcières mobilise-t-il ?

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Par Shacklebolt

Au Moyen-Age, les personnes dépourvues de pouvoirs magiques (appelées communément « Moldus ») ressentaient une terreur particulière à l’égard de la sorcellerie, mais étaient souvent incapables de reconnaître ceux qui la pratiquaient vraiment. Lorsque, par extraordinaire, un sorcier ou une sorcière doté de réels pouvoirs magiques était capturé, sa condamnation au bûcher n’avait aucun effet. Le condamné se contentait de jeter un simple sortilège de Gèle-Flamme, puis faisait semblant de se tordre de douleur dans l’apparente fournaise alors qu’en réalité, il n’éprouvait qu’une agréable sensation de chatouillis.
Gwendoline la Fantasque, par exemple, était toujours ravie de se faire brûler vive, à tel point qu’elle s’arrangea pour être capturée quarante-sept fois sous divers déguisements

(Histoire de la Magie, A. Lasornette, in Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban.)

Voilà la version officielle du monde sorcier sur l’événement, qui reste sur le ton de l’anecdote, ce qu’on ne saurait reprocher à une fiction destinée à un public jeune.Evidemment, l’univers de Rowling se basant sur l’existence de la magie, elle peut tout à fait détourner la chasse aux sorcières et en faire une véritable lutte des Moldus contre les sorciers. On pourrait regretter le ton décalé, humoristique, avec lequel elle peint les tortures et leurs effets sur les sorciers, mais il trouve lui aussi une justification dans le public ciblé par Rowling. Ecrit à une époque où l’historiographie elle-même tardait à admettre la réalité de ce génocide, où les publications féministes étaient moins vastement diffusées, et non sans malice, ce passage peut au contraire être perçu comme une satire de l’imbécilité des Moldus responsables de ce crime, qui n’ont fait du tort qu’à leurs semblables. Au-delà de ça, la figure de Gwendoline la Fantasque invite, à sa suite, à danser entre les assauts des adversaires de la magie/féminisme, qui ricochent sur elle sans l’affecter. On peut tout à fait y voir une de ces figures modernes et émancipatrices de la sorcière.

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Rowling aurait pu choisir de raconter la mort de Sir Nicholas, alias Nick-Quasi-sans-tête, si elle avait souhaité réellement mettre en avant l’affrontement entre Moldus et sorciers. Le choix d’une sorcière qui survit, dans l’étroite fenêtre narrative ouverte à la question, nous incite donc à pencher pour un pied-de-nez à l’histoire. Comme si Rowling avait souhaité réécrire la fin de l’histoire.

Pour approfondir :

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Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, La Découverte, collection "Zones", Paris, 13 septembre 2018, 231 p, 18 euros.
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