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La réussite thématique de Harry Potter et l’enfant maudit

13 décembre 2018

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Nous avons toujours été très clairs, à La Gazette, sur ce que nous pensions de Harry Potter & l’enfant maudit : une incroyable réussite technique, mais une histoire qui ne vaut rien en tant que suite de la saga Harry Potter. Rien ne pourra changer ce fait, et nous n’irons pas prétendre que le la pièce est une fanfiction quand les intentions de l’auteur sont claires.

Néanmoins, il y a un aspect du scénario de L’Enfant maudit qui peut être considéré comme une réussite : sa cohérence thématique. Oubliez le fait qu’il s’agisse d’une pièce de théâtre, qu’elle s’inscrive dans la continuité de la saga Harry Potter ou qu’elle réalise la prouesse d’attirer un public colossal au théâtre... seul le scénario compte ici.

Le poids du passé

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Au risque d’enfoncer une porte ouverte, Harry Potter et l’enfant maudit est une pièce dont l’objet principal est l’idée d’héritage ; la difficulté de s’établir comme un individu à part entière lorsqu’on est le dépositaire d’un passé glorieux. Les personnages principaux sont tous aux prises avec leurs origines et ce qu’elles impliquent.

Pour devenir "eux-mêmes", il leur faut cesser d’être hantés par le passé, dans lequel ils sont plongés en permanence. En ce sens, l’usage d’un retourneur de temps est une métaphore évidente et nécessaire, bien que son fonctionnement ne colle pas avec celui de la saga Harry Potter, il est thématiquement approprié. La question du temps est centrale et se retrouve également dans le décor, surplombé d’une gigantesque horloge qui projette sa silhouette sur scène presque en permanence, avant de se transformer en vitrail lors de l’acte IV (j’y reviendrai). Même la musique rappelle par moment un balancier d’horlogerie.

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Ironiquement, la pièce dans son intégralité est, à l’image de ses protagonistes, piégée par le succès qui la précède ; condamnée à ne jamais pouvoir faire mieux que les 7 romans de la saga Harry Potter, elle doit s’en détacher pour devenir une œuvre à part entière. Cela semble impossible, le scénario étant figé, contrairement aux personnages qui finissent par faire la paix avec leur histoire ou à périr... sauf si les fans acceptent de la considérer comme telle.

Un fandom nostalgique

Les fans eux-mêmes, et leur rapport à la saga originale, sont en effet directement concernés par le message de la pièce, qui leur fournit un avatar évident dans le personnage de Scorpius.

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Le jeune Malefoy est à la fois spectateur des événements et personnage principal ; à l’instar des fans, il a dévoré les livres qui racontent l’histoire de la magie et la vie de Harry au point qu’il se proclame lui-même être “un geek”. Les lectures de Scorpius lui ont donné un aperçu du passé, mais il rêve de l’explorer, de le revisiter, de le réinventer, comme les fans qui se replongent sans cesse dans l’histoire du Survivant.

La pièce aborde donc cette nostalgie de manière très directe : elle lui donne un corps et la confronte à la réalité. Tout comme les personnages, les fans peuvent s’émerveiller de voir l’histoire prendre vie sous leurs yeux, mais il faut aussi accepter qu’elle est terminée et qu’il n’est pas une bonne idée de vouloir absolument la ressusciter.

La fête des morts

Le dernier acte de la pièce se joue de manière extrêmement symbolique dans un église le jour de Halloween 1981, date de la mort de James et Lily Potter. La pièce nous précise même le nom du Saint patron de cette église : St Jérôme, connu, entre autres, pour ses œuvres historiques (dans un récit consacré à l’importance de l’histoire) et protecteur des archéologues. [1]

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L’église elle-même est un lieu de recueillement, au carrefour entre le divin et le mortel, entre la vie et la mort. Personnages et spectateurs s’y retrouvent pour faire leur deuil symbolique de cet univers, étape nécessaire à l’acceptation, et enfin se détacher du passé. Le seul personnage incapable de tourner la page, incapable de se défaire de son idée d’héritière, Delphini, périt en ce lieu. Elle se sacrifie au nom de son père, ce qui, sans vouloir tomber dans le blasphème, est une image en grande adéquation avec ce sanctuaire chrétien.

L’horloge qui domine la scène durant le reste de la pièce apparaît par ailleurs, à cet instant, comme un vitrail du Sacré-Coeur de Jésus ; le Temps, qui figure au cœur de l’histoire et de sa morale, prend une forme divine. Ce vitrail est aussi un rappel d’un thème récurent de la saga Harry Potter : le lien entre le sacrifice et l’amour. C’est à ce moment que Harry et son fils se réconcilient, que l’amour l’emporte, mais aussi que Harry “sacrifie” ses propres parents en n’empêchant pas leur meurtre.

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Tout comme le lieu, la date a toute son importance : Halloween est le jour où les fantômes reviennent hanter les vivants, veille de la Toussaint à laquelle on honore les morts.Outre l’importance de la date d’Halloween dans la saga Harry Potter, c’est une fête parfaitement représentative de ce que la pièce attend de ses personnages : qu’ils acceptent de vivre avec le passé et qu’ils le laissent reposer en paix après qu’il soit revenu les hanter.

La symbolique aux dépens de la cohérence

Analysé en tant qu’œuvre indépendante, on peut donc trouver une certaine qualité littéraire à Harry Potter & l’enfant maudit. En poussant un peu, on pourrait même dire qu’il s’agit d’une très belle façon de mettre un point final à l’univers magique, à travers une pièce qui aborde la relation au passé et la met en scène comme peu de pièces ont pu le faire jusqu’à présent. Elle réaffirme au passage l’un des grands préceptes de la saga : “ce qui compte, ce n’est pas la naissance, mais ce que l’on devient !” (Albus Dumbledore, La Coupe de Feu).

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Cette réussite thématique ne peut se faire qu’aux dépens de la cohérence narrative avec l’ensemble de la saga - car si le retourneur de temps fonctionnait comme il le fait dans Harry Potter, l’enjeu et les conséquences négatives du passé seraient nuls - mais aussi grâce à la connaissance préalable et à l’état d’esprit des spectateurs, des fans qui vivent dans la nostalgie du Monde Magique. Cette cohérence thématique - elle ne peut s’apprécier que si la morale est appliquée à la pièce directement - qui appuie le message de la saga originale, inscrit la pièce dans la continuité directe de l’univers. [2]

Il aurait suffit de ne pas vouloir présenter la pièce comme “canon”, de ne pas en faire “la huitième histoire”, mais bien un simple hommage, pour que le succès soit quasi total. Tout comme Le Prisonnier d’Azkaban est “un très beau film, mais un mauvais Harry Potter”, Cursed Child est une belle réflexion, mais une mauvaise suite.

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Je ne sais toujours pas quoi faire de la Dame aux friandises... l’image de l’enfance et de l’innocence qui se transforme lorsqu’on pose son regard dessus avec le recul de l’âge adulte, peut-être ?



[1Mais aussi des bibliothécaires, des traducteurs et des libraires ; je vous laisse méditer l’importance de ce symbole dans une œuvre héritière d’un passé glorieux lié aux librairies, bibliothèques et traducteurs !

[2Ceci n’efface pas les incohérences au sein même de la pièce, les facilités et les Deus Ex Machina difficilement pardonnables ; nous ne parlons donc pas de réussite narrative.


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