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Harry Potter et la loi du plus fort : imposer plutôt que demander

26 janvier 2020

On le sait : la magie de Harry Potter tient à tous les échos et parallèles que l’on peut dresser entre son monde et le nôtre. À l’heure où un nombre croissants d’Etats dans le monde en reviennent à des modes de gouvernement autocratiques, et où l’on peine encore à entendre la voix des victimes d’agressions ou de viols, la Gazette rouvre ses tomes et part en quête de réponses dans la société sorcière. Ils en pensent quoi, eux, d’imposer la volonté du plus fort ? Pourquoi cette fascination pour le pouvoir que promet Voldemort ?

La Gazette a depuis longtemps ouvert un dossier sur le féminisme dans la saga Harry Potter. À l’invitation de Wendy, nous avons étudié les "figures féminines fortes" de Fleur, Cho, Luna et bientôt Ginny, Hermione, Molly ou Angelina... Nous continuerons ces enquêtes pour mettre en lumière la diversité des personnages féminins de Harry Potter.

Mais nous avons également pris le pari, plus récemment, d’élargir notre approche sur le féminisme, la rendant plus globale et théorique : il s’agit moins de (re)découvrir les personnages forts que de dévoiler les logiques de genre et les normes et pratiques amoureuses et genrées qui régissent leurs comportements.
C’est dans cette optique que nous vous proposions un article sur le sexisme ordinaire et un podcast sur le féminisme et le sexisme dans le monde magique. Aujourd’hui, nous poursuivons cette démarche avec une enquête sur le consentement, la prise en compte de l’altérité, et la culture de la contrainte dans la société sorcière.

La contrainte, une thématique portée au cœur de la saga dès les premiers tomes

La violence, exprimée sous forme de contrainte physique, est présente dès le premier tome, et de manière centrale dès le deuxième tome. Elle se place d’emblée comme l’une des pires choses à redouter dans la société sorcière. Personne n’envie à Quirrell le sort qui est le sien tout au long de Harry Potter à l’école des sorciers, et encore moins son dénouement : on le perçoit comme un être déchiré, brisé, assez pitoyable.
Mais il est finalement assez secondaire dans l’intrigue, et on peut se désintéresser de son sort.

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Ce n’est pas le cas dans le deuxième opus de la saga, lorsque Ginny est possédée. L’auteur choisit de mettre en péril un personnage attachant, proche de Harry, et rend nécessaire l’intervention du héros pour rendre sa liberté à la jeune Weasley. On apprend par la suite (OP, ch. 23) combien ces heures de "possession" ont pu être douloureuses pour Ginny :
"Quand il a pris possession de moi, il m’arrivait de ne plus savoir ce que j’avais fait pendant plusieurs heures d’affilée. Tout d’un coup, je me retrouvais quelque part sans savoir comment j’y étais arrivée."

Le personnage qui use le plus souvent de ce type de violence, Tom Elvis Jedusor, se dévoile à la fin du même tome, et avec lui, les tenants et aboutissants de ses pratiques de manipulation. Plus fort encore : Jedusor se nourrit de sa victime.
"... Alors, j’ai fait écrire à Ginny son propre message d’adieu sur le mur et je l’ai amenée ici en t’attendant. Elle s’est débattue, elle est devenue insupportable, mais il ne reste plus d’énergie vitale en elle : elle en a trop mis dans le journal, c’est à dire en moi. Suffisamment en tout cas pour me permettre de me détacher de ses pages et de reprendre une existence autonome."
On retrouve à travers ce personnage une figure déviée de vampirisme, qui toutefois n’est pas sans se lier tout aussi étroitement à la prédation sexuelle que peut le faire l’authentique vampire. L’allégorique "Chambre des secrets" en conserve d’autres que la nature du Basilic, et que le silence des victimes préserve... ("surtout, tu ne dois rien dire à tes parents, ça doit rester entre nous !"... roh, et puis merde, "Oubliettes !")

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Dans la Chambre des Secrets, la culture de la contrainte entre donc par la grande porte dans la saga, mais conserve une dimension exceptionnelle : il peut encore, à ce stade de développement de la saga, ne s’agir que des excès du seul grand méchant Voldemort. La Coupe de Feu vient lever le voile sur ce doute, et révéler au grand jour une société où de telles pratiques sont en réalité banales.

La culture de la contrainte, l’autre histoire de La Coupe de feu

Dans la Coupe de Feu, la banalisation de la contrainte passe par trois aspects.

- Tout d’abord, le fait qu’Harry passe toute l’année à subir différentes pressions, et à ne pas choisir grand chose pour lui-même. Les aventures du personnage principal se font dès lors l’écho de cette réalité de la société sorcière. Croupton Junior, en premier lieu, lorsqu’il ensorcelle la Coupe, et "aide" Harry, force son destin : il le précipite dans les mains des dragons et sirènes, de manière bien précoce.

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Rita Skeeter et Mimi Geignarde, dans un placard à balais puis jusque dans le bain de Harry, s’imposent à lui dans les retranchements de l’intime. Queudver, enfin, le neutralise et tire son sang contre la volonté d’Harry. Qu’elles soient présentées comme anodines, voire amusantes, dans le déroulement de l’histoire (Skeeter, Mimi), ou qu’elles soient au cœur de l’intrigue (Queudver), ces intrusions et impositions sont autant d’éléments qui, à travers le développement du héros, contribuent à banaliser la culture de la contrainte.

- Plus généralement, le quatrième tome représente aussi l’introduction de la guerre dans l’univers magique. On en apprend donc plus sur l’état de guerre, et tous les excès qu’il rend possibles. Ça passe, de manière indirecte, par les intrusions d’Harry dans la pensine de Dumbledore : il y apprend que la torture, et le recours à la contrainte, étaient quasiment systématiques dans les attaques des Mangemorts. Rowling renforce cette description d’une mise en pratique, tout au long du tome 4, à travers l’infiltration de Croupton Junior : il séquestre Maugrey, place Krum sous Imperium, et suit de très près chaque mouvement de Harry.

Au-delà du seul sort de Harry, c’est donc à travers le prisme de la société en guerre que s’élargit un peu la portée de cette violence. A ce stade, elle pourrait donc rester cantonnée au statut de violence exceptionnelle, de violence de guerre. Cette idée est une première fois battue en brèche le soir de la finale de la Coupe du Monde de Quidditch, lorsque les Mangemorts disposent à titre de pur divertissement des Moldus gérants du camping. Rowling nous a par ailleurs laissé suffisamment d’indices pour comprendre que cette violence, de manière certes insidieuse, s’étend à l’échelle de la société sorcière tout entière, jusque dans le fonctionnement domestique de certains foyers.

- Un dernier élément clé du quatrième tome, c’est l’histoire de la famille Croupton. Elle nous donne un aperçu de ce qu’est le fonctionnement domestique de beaucoup de familles sorcières traditionnelles - nul doute que les Black partageaient ces pratiques.
Pour protéger un nom, un rang, et conserver secrets les éléments compromettants, le recours à l’Imperium est presque naturel. Croupton Sr puis Croupton Jr ont tour à tour recours à ce sortilège et se combattent par son biais tout au long de l’année scolaire.
Mais l’affrontement ne se limite pas au seul père contre son fils Mangemort, ce qui alors pourrait passer pour une nécessité imposée par des circonstances exceptionnelles. Laissons la parole à un autre sorcier de la haute, un Black :
"Si tu veux savoir ce que vaut un homme, regarde donc comment il traite ses inférieurs, pas ses égaux"

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... Winky, donc, elfe de maison par sa condition -ce qui est un peu une allégorie de la servitude - est la variable d’ajustement de leur affrontement. Tout le développement sur la condition des elfes de maison porté par Hermione semble moins avoir pour but de mettre en valeur Dobby et de le défendre (il se débrouille très bien tout seul), que de pointer du doigt la détresse de Winky, devenue alcoolique, détruite par les secrets qu’elle se force à garder, par des hommes qu’elle s’impose de servir encore alors même qu’ils l’ont rejetée. Et à travers la généralisation, la détresse de Winky est portée à l’ensemble de la condition elfedemaisonique. Avec cette partie du récit, on entre dans une description beaucoup plus noire de la société sorcière, celle d’une domination brute dont les plus vulnérables font les frais.

La Coupe de Feu constitue donc l’élément central pour contextualiser et comprendre la culture de la contrainte dans la société sorcière : elle ôte son exercice des seules mains de Voldemort, à travers d’abord la figure des Mangemorts, puis l’étend à l’ensemble de la société sorcière. Dans le même temps, c’est la soumission de la société sorcière entière à la volonté de Voldemort qui se prépare. Avec la banalisation de la violence, les bases de la dictature sont posées.

Le Prince de Sang-Mêlé et la banalité du mal

C’est dans le sixième livre, et en écho aux développements du deuxième, que l’autrice explore les racines de cette culture de la domination, en s’attachant à la jeunesse de Tom Jedusor Jr. On y découvre un jeune sorcier pas le moins du monde décontenancé par l’émergence de son pouvoir, et qui au contraire trouve un certain délice dans son exercice. A l’orphelinat, ses victimes sont d’abord des enfants moldus, sur lesquels il lui plait de développer son emprise.

"_ Il fait peur aux autres enfants.
Vous voulez dire qu’il les brutalise ? demande Dumbledore.
Je pense que oui, répondit Mrs Cole, les sourcils légèrement froncés. Mais il est très difficile de le prendre sur le fait. Il y a eu des incidents... des choses regrettables.
[...] Le lapin de Billy Stubbs... Tom a affirmé que ce n’était pas lui et je ne vois pas comment il aurait pu faire ça, mais quand même, il ne se serait pas pendu tout seul à une poutre du toit ? [...] Et puis, [...] en revenant de notre excursion d’été [...], Amy Benson et Dennis Bishop n’ont jamais plus été les mêmes. Tout ce qu’on a pu tirer d’eux, c’est qu’ils sont allés dans une grotte avec Tom Jedusor. Il a juré qu’ils y étaient simplement entrés pour voir mais je suis sûre qu’il s’est passé quelque chose, là-dedans. Et il y a eu bien d’autres histoire, de drôles d’histoires..."

( Entretien entre Mrs Cole et Dumbledore, PSM 13)

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On apprend aussi de sa première entrevue avec Dumbledore qu’il n’est pas naturel pour lui d’accepter qu’on lui résiste :
"Je ne vous crois pas, répliqua Jedusor. Elle veut qu’on m’examine, c’est ça ? Dites la vérité.
Il prononça ces trois derniers mots d’un ton claironnant qui avait presque quelque chose de choquant. C’était un ordre qu’il semblait avoir souvent donné auparavant. Ses yeux s’étaient écarquillés et, de son regard noir, il fixait Dumbledore qui ne réagit pas, continuant simplement de sourire aimablement."

Le cas de Tom Jedusor n’est pas isolé, même s’il représente un extrême en matière d’appréhension précoce du pouvoir. Harry lui-même, dans le tome 1, utilise son pouvoir, parfois pour se protéger et parfois pour imposer ses désirs. Cette propension résiste d’ailleurs à l’éducation à la magie délivrée à Poudlard, ainsi qu’on s’en aperçoit dans le Prisonnier d’Azkaban, lorsque, acculé dans les retranchements de sa susceptibilité, il attaque sa tante.

Bon, pour être honnête, en lisant le bouquin la première fois, on s’est tous dit "bien fait pour la tante Marge", et ceux qui aujourd’hui encore le pensent ont certainement de bons arguments. Mais quand on y pense, la capacité des sorciers à se faire justice eux-même pose problème : ils vivent en dehors de tout contrat social. C’est évidemment vrai dans la société moldue, où ils règnent en maîtres absolus, mais ce principe s’applique également à la société sorcière !

Certes, Poudlard est là pour enseigner une utilisation responsable de la magie, et le Ministère encadre les pratiques des sorciers adultes... Mais la société sorcière demeure hiérarchisée selon le principe de puissance. Qui peut, et souhaite, obtient. Rares sont les sorciers qui, comme les Weasley, ne vivent au détriment de personne d’autre, et savent ne pas imposer leurs volontés ou leurs besoins, quelles que soient les difficultés auxquelles ils sont confrontés. L’exact opposé de cette pratique raisonnée de la magie se trouve dans l’exercice qu’en font les Mangemorts, dans un déchaînement décomplexé de puissance, assorti de désirs de domination.

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La société sorcière brossée par J.K.Rowling est donc loin de présenter un ordre social apaisé. Elle est régie par la loi du plus fort. La force, et la contrainte, imposent l’équilibre d’un monde où les institutions ministérielles peinent à rétablir la justice.
Dans le rapport individuel de chaque sorcier à son pouvoir, dans une part que l’on suppose non négligeable de foyers sorciers, et enfin dans un univers que l’on découvre en crise, en pleine guerre : rien ne défend celui ou celle à qui quelqu’un impose sa volonté. Voldemort y est donc un souverain parfaitement légitime. Et Dumbledore, attaché aux processus démocratiques qu’il impose à Fudge et probablement d’autres avant lui, passe pour un excentrique. Son message, incompris des populations sorcières, est finalement assez massivement rejeté lorsqu’une alternative se propose, et la société sorcière est à ce titre assez proche de celles qui nous sont contemporaines : aspirant au pouvoir, elles sont tentées par les extrêmes...

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