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Harry Potter et les lois de l’administration

12 août 2013

Quand nous parlons du monde d’Harry Potter, nous avons tendance à dire que, grâce à la présence de la magie, il offre davantage de possibilités et de perspectives. Pourtant, quand on étudie d’un peu plus près son fonctionnement administratif et géographique, il peut apparaître très vite réduit et limité.

En effet, que connaît-on finalement du monde des sorciers ? A vrai dire, très peu de choses. Sur sept tomes, Harry n’a visité que quelques lieux véritablement magiques : le Chemin de Traverse, Gringotts, Poudlard, le ministère de la magie, Pré-au-Lard et l’hôpital Sainte-Mangouste. L’histoire et le territoire des sorciers sont uniquement marqués par des bâtiments administratifs. Ils ne gèrent pas une région, mais des espaces délimités par des murs ou définis par des instances administratives.

Ainsi, la communauté magique ne se définit géographiquement que par rapport à des bâtiments et aux décisions des gens du ministère. Contrairement à Tolkien, qui a construit un univers s’étendant sur une aire géographique, traversée par des peuples aux cultures différentes, J.K. Rowling place l’histoire d’Harry Potter dans un monde resserré, qui ne prend forme qu’à travers des lieux administratifs clés. Cette impression de confinement est accentuée par le fait que le ministère se trouve sous terre. C’est dans un espace clos sur lui-même, peu ouvert, que se prennent toutes les décisions importantes. Harry Potter évolue finalement dans un monde autocentré.

Alors que J.K. Rowling montre à plusieurs reprises (notamment lors du tome 4) que l’univers des sorciers s’étend sur tous les continents, le héros ne sort jamais des frontières de la Grande-Bretagne. Ainsi, la forêt interdite n’est pas uniquement un paysage magique et n’est pas une zone qui se vaut par elle-même. Comme le montre son appellation, c’est la catégorie dans laquelle elle a été rangée par des autorités qui la définit : la forêt interdite est incluse dans l’espace de Poudlard. Cet endroit est effet défini par les règlements de l’école comme un endroit dangereux, mais aussi confiné. C’est ce qui fait que le monde d’Harry Potter peut paraître très limité aux lecteurs. Alors que dans le Seigneur des Anneaux, les personnages vont parcourir toute une étendue de régions qui se définissent par une histoire ou une géographie particulière, dans la série de J.K. Rowling, les territoires véritablement sorciers semblent se réduire à une peau de chagrin : le chemin de traverse qui gravite autour du ministère de la magie et de gringotts, Pré-au-Lard, qui se situe par rapport à Poudlard.

La surveillance que le ministère et les administrations doivent exercer pour protéger le secret magique s’avère finalement très problématique.
L’histoire d’Harry Potter n’est par conséquent pas celle d’un voyage. Dans le tome 7, sa quête reste confinée à l’espace de la Grande Bretagne et le trio se trouve obligé de chercher des zones qui échappent à la surveillance du ministère de la magie. Quand Harry, Ron et Hermione errent à travers le pays, on peut avoir ainsi l’impression qu’ils n’avancent pas, ou même qu’ils tournent en rond.

C’est ce qui différencie la série de J.K. Rowling des récits épiques ou de fantasy : dans d’autres romans, quand les héros se lancent dans une quête, il n’est pas rare qu’ils se rendent d’un point A pour arriver à un point B. Ce n’est pas vraiment le cas dans le tome 7, où l’on a davantage l’impression que le trio est pris au piège entre le territoire du ministère et celui de Poudlard. En fin de compte, la quête d’Harry n’a pas vraiment de sens. Son parcours ne le conduit nulle part et le ramène irrémédiablement au point de départ, à Poudlard. Sa quête n’a pas de prise géographique : elle est intérieure.

Nous avions vu dans un précédent article que le monde d’Harry Potter ne paraissait pas très démocratique. Cela est très visible quand on considère que même la presse n’échappe pas à la pression du ministère. Comme nous l’avons tous découvert dans le tome 5, les rares journaux qui osent critiquer Fudge et la politique du ministère sont marginalisés, comme le Chicaneur.

L’influence administrative s’exerce sur tout l’ensemble du territoire britannique et intervient sous de nombreuses formes dans la vie quotidienne des sorciers. Comme l’explique Hagrid dans le tome 1, le ministère sert « surtout à garder nos secrets. Il ne faut pas que les Moldus sachent qu’il y a toujours des mages et des sorcières d’un bout à l’autre du pays ». C’est ainsi qu’une surveillance, dérangeante et pesante, peut s’exercer sur les élèves de Poudlard. On les empêche de pratiquer librement la magie hors cadre scolaire, le moindre de leurs faits et gestes est répertorié par le ministère. Cette surveillance s’applique aussi aux adultes : leurs déplacements par transplanage et par voies de cheminée semblent étroitement surveillés par le département des transports magiques. Les loisirs sont aussi concernés par cette surveillance : la coupe du monde de quidditch est entièrement organisée par le département des jeux et des sports magiques. Parce qu’il faut protéger la communauté magique des moldus, aucun lieu n’est entièrement et durablement consacré à la pratique de ce sport.

Comme on peut le constater, beaucoup de métiers dépendent des administrations. Si l’on souhaite faire carrière dans le domaine de la santé, il semble que l’on n’ait guère d’alternative entre l’hôpital Sainte Mangouste et l’infirmerie de Poudlard. La Fontaine de la Fraternité magique, qu’Harry découvre dans l’atrium du ministère, symbolise aussi le lien étroit qui existe entre l’hôpital et le gouvernement (Si l’on y verse des gallions, ils vont tout droit à l’hôpital). Le ministère peut également intervenir dans l’organisation de Poudlard, comme nous pouvons le voir dans le tome 3, où Poudlard est encerclé par les détraqueurs, et dans le tome 5 où les professeurs se voient imposer un grand nombre de contraintes dans l’exercice de leurs fonctions. Le sport est encadré par le département des jeux et sports magiques (on le constate lors de la coupe du monde de quidditch, où Arthur Weasley retrouve bon nombre de ses collègues). Même la presse semble tourner autour du ministère et de certaines décisions administratives. Les sorciers sont donc, quelle que soit leur profession, continuellement conduits à venir dans les bâtiments administratifs, à répondre de leurs actes face à un département ministériel.

On peut par ailleurs relever que les personnages chargés d’une grande responsabilité se voient dans l’obligation de rester dans leur pays. Dumbledore est privé d’un grand voyage initiatique à travers le monde dans sa jeunesse, quand il est contraint de veiller sur son frère et sa sœur. Quand le ministère se réfère à lui pour prendre certaines décisions, il semble contraint à un va et vient incessant entre le ministère et Poudlard. Ce sont régulièrement des interventions du ministère de la magie qui lui font quitter l’enceinte de Poudlard (dans le tome 1, il est absent du château parce qu’il s’est rendu au ministère, dans le tome 2, il quitte ses élèves à cause d’une décision administrative, etc…).

De même, Harry, auquel le ministre et le directeur de Poudlard s’intéressent particulièrement, ne sort jamais vraiment du triangle Privet Drive-Ministère-Poudlard, alors que Ron et Hermione se rendent en France et en Egypte au cours de leurs vacances. Cependant, quand ces derniers se trouvent impliqués dans le combat contre Voldemort, ils sont également confinés au territoire britannique. Il faut en outre remarquer que les tomes 6 et 7 ne font jamais mention de personnages se réfugiant à l’étranger pour échapper à la surveillance d’un ministère servant les intérêts de Voldemort ; les sorciers en fuite ne semblent finalement effectuer qu’un perpétuel va et vient entre différents lieux en Grande Bretagne.

D’une certaine façon, aucun endroit dans Harry Potter ne semble échapper à la surveillance ministérielle. Cette omniprésence du monde administratif dans la vie d’Harry Potter présente un certain intérêt. D’une part, elle explique la facilité avec laquelle le ministère peut basculer dans une forme de totalitarisme à partir du tome 5. C’est dans cette perspective qu’on a pu lire Harry Potter comme une transposition contemporaine des aspects les plus sombres du XXème siècle.

Toutefois, je ne pense pas que J.K. Rowling se soit contentée de faire une référence historique en décrivant les travers dictatoriaux du gouvernement des sorciers. En ce sens, elle se montre très consciente du danger que peut représenter le code international du secret magique, de l’omniprésence des administrations pour la liberté des sorciers, des limites du monde qu’elle a créé. Si la description des activités du ministère peuvent présenter un caractère ludique de prime abord, on se rend rapidement compte qu’elles ont aussi une dimension inquiétante, très kafkaïenne. Les livres de J.K. Rowling nous apprennent ainsi à faire la distinction entre la protection, la prévoyance et la surveillance.

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Finalement, cette impression de confinement, de contrôle permanent des sorciers est un des revers du code international du secret magique. Le monde d’Harry Potter ne saurait donc simplement se définir comme un monde où tout est possible grâce à la magie. Au contraire, la magie est beaucoup plus contraignante qu’elle n’y paraît. Si Harry gagne une certaine liberté vis-à-vis de son oncle et de sa tante dans le tome 1, il comprend progressivement, au fil des tomes, qu’il lui faut aussi s’émanciper des dispositifs de surveillance du ministère . Du tome 1 au tome 4, il exerce sa liberté à une petite échelle, en contournant les règlements de l’école. Le tome 5 marque un tournant, dans la mesure où il ne s’agit plus seulement de se préserver de la pression des adultes, mais aussi d’une intrusion excessive et abusive du gouvernement dans la vie des sorciers. La liberté n’est pas un cadeau qui tombe du ciel, il faut aussi lutter pour la conserver. [1]



[1D’une certaine façon, on pourrait rapprocher le personnage d’Harry de ceux qui voient d’un mauvais œil le contrôle du web par les instances gouvernementales ou qui contournent certains dispositifs de surveillance au nom de la liberté. Mais c’est peut-être aller trop loin dans les interprétations.


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